Bruxelles - 9 novembre 2004
Colloque organisé par
l'European Council of Religious Leaders

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Antisémitisme et islamophobie en France :
Responsabilité des chefs religieux dans la lutte contre ces dangers

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Intervention du
Grand Rabbin René-Samuel SIRAT,
Ancien Grand Rabbin de France

La présidence de notre colloque inter-religieux m'a fait l'honneur de me demander de réfléchir au problème de l'antisémitisme et de l'islamophobie en France, thèmes hélas ! d'une grande actualité.

Nous sommes en présence d'une interpellation qui s'adresse à l'ensemble de la société civile et plus particulièrement à toutes les communautés religieuses. Les publications sur ces problèmes de société se sont multipliées au cours des dernières années, à tel point qu'il est difficile de développer une réflexion sur ce sujet qui puisse présenter un minimum d'originalité. Je vais toutefois, dans le temps qui m'est imparti, essayer de formuler quelques pistes qu'il conviendrait d'explorer.

Je mènerai ma réflexion en trois temps :
- l'antisémitisme contemporain
- l'islamophobie
- la responsabilité des dirigeants religieux face à ces dérives.

I/ L'antisémitisme
C'est une banalité que de rappeler que cette maladie sociale qui a pour nom antisémitisme est une vieille tentation européenne depuis le haut Moyen-Age. Jusqu'à ce jour, les communautés juives d'Europe occidentale ont gardé dans leur liturgie le souvenir des persécutions de l'époque des Croisades. Dans toutes les synagogues ashkenazes, c'est-à-dire d'Allemagne, de France du Nord, de Belgique, de Hollande, de Tchéquie et bien d'autres encore, la prière sur les martyrs de Worms, Mayence et Spire est encore récitée chaque samedi. En effet, on se souvient que les Croisés, en chemin pour délivrer le tombeau du Christ, ont dévasté totalement les communautés juives du bord du Rhin et de France du Nord. Puis l'antisémitisme s'est déplacé vers l'Espagne et le Portugal. Rappelons les différentes expulsions des Juifs au Moyen-Age : expulsion d'Angleterre en 1290 ; de France, 1306 puis 1314 ; d'Espagne, 1492 ; du Portugal, 1497. Les persécutions se sont ensuite déplacées vers l'Est. En 1648, eut lieu le pogrom fomenté par Chmielniski, suivi par les pogroms de la fin du 19ème siècle en Russie, en Ukraine, en Biélorussie, culminant avec le pogrom de Kichinev en 1903 et jusqu'à la Shoah dont le souvenir reste présent dans la mémoire de tous nos contemporains.

Il est juste de rappeler que ces persécutions n'avaient pas l'aval de toutes les autorités religieuses. On soulignera la courageuse attitude de Bernard de Clairvaux au 12ème siècle et jusqu'à celle, un peu oubliée, de Louis XVI disant au Comte de Malhesherbes qui venait de rédiger l'Edit de tolérance pour les Protestants : " Je vous avais fait jusqu'ici protestant, dorénavant, je vous fais juif ". En France également, l'Abbé Grégoire a consacré tous ses efforts à rendre aux juifs leur dignité bafouée. En 1790, l'Assemblée Constituante a fait des juifs français des citoyens. Cette avancée considérable s'est progressivement étendue durant le 19ème siècle à l'Europe tout entière, à l'exception de la Russie tsariste.

Parmi les fondateurs du protestantisme, il convient de rappeler que si Luther a été violemment antisémite vers la fin de sa vie, Calvin en revanche a eu une attitude nettement en retrait et beaucoup plus favorable au judaïsme.

A la fin du 19ème siècle, le Judaïsme français a eu à affronter la flambée d'antisémitisme à la suite de l'Affaire Dreyfus et jusqu'à la réhabilitation du Capitaine ignominieusement calomnié. Mais n'oublions pas que la France s'est mobilisée durablement et que face aux faussaires, des hommes de courage ont lutté pour rétablir la vérité, sauvant ainsi l'honneur de la France.

Notre génération avait cru qu'après la Shoah et l'horreur des chambres à gaz et des fours crématoires, tout avait été dit. Nous pensions que l'antisémitisme était mort dans les flammes qui avaient entouré le suicide d'Hitler en 1944. Puis, insidieusement, le retour du refoulé s'est opéré. Jean-Marie Le Pen a commencé à affirmer que les fours crématoires étaient un point de détail de l'Histoire. Les historiens révisionnistes se sont mis au travail pour tenter d'étayer la thèse monstrueuse qui nie l'existence de la Shoah. Nous avons par ailleurs assisté en 1975 à l'accusation ignoble formulée à l'UNESCO et à l'ONU, posant comme un postulat mathématique que le sionisme était égal au racisme. Puis, s'est produite progressivement la diabolisation d'Israël. Bien entendu, chacun est libre de critiquer tel ou tel aspect de la politique du gouvernement israélien qui ne saurait jouir d'aucune impunité ou d'aucun privilège. C'est évident ! Encore faut-il que la règle biblique interdisant l'application d'une loi inique de deux poids et deux mesures soit respectée. Et surtout que l'amalgame facile entre Israéliens et Juifs ne devienne pas monnaie courante pour condamner les uns et les autres.

Cependant, il convient de relever qu'un changement fondamental s'est produit en Europe après la Seconde guerre mondiale. En effet, une poignée de chefs religieux s'est réunie en 1947 à Seelisberg pour jeter les bases de l'Amitié Judéo-Chrétienne. Les Catholiques et les Protestants qui ont participé à cette conférence historique étaient encore imprégnés par l'atmosphère qui régnait du temps de l'Occupation allemande et qui avait vu des hommes de cœur, des Justes parmi les nations, qui, n'écoutant que leur conscience et les valeurs de leur foi religieuse ou encore les principes que l'Ecole de la République leur avaient inculqués, s'étaient révoltés, au péril de leur vie, contre les lois iniques édictées par les Allemands ou, pire encore, par les gouvernements à leur solde, tel le gouvernement de Vichy. Ils ont sauvé des milliers de juifs et surtout des milliers d'enfants juifs. Les gestes de repentance qui ont suivi, tant de la part de l'Eglise catholique que protestante, ont été nombreux et ils ont culminé avec le pèlerinage du Pape Jean-Paul II au Mur Occidental à Jérusalem.

Le dialogue judéo-chrétien s'est ensuite étendu à la grande communauté chrétienne orthodoxe bien que, là aussi, un long chemin reste à parcourir.

J'ai eu l'honneur de participer à la Rencontre historique qui a eu lieu à Genève en 1986, rencontre co-présidée par le très regretté Cardinal Albert Decourtray et Maître Théo Klein et à laquelle participaient les Cardinaux Macharsky, Archevêque de Cracovie, Lustiger, Archevêque de Paris, et Daneels, Primat de Belgique, ainsi que de hautes personnalités du Judaïsme français, belge et italien. D'avoir obtenu le déplacement du Carmel d'Auschwitz hors des limites du camp, symbole de la destruction du Judaïsme européen est un événement qui a marqué les consciences juive et chrétienne.

Par ailleurs, à de nombreuses reprises, nous avons entendu l'affirmation de l'origine juive du Christianisme et le rappel de la parabole de l'Olivier formulée par Saint-Paul.

Mais hélas ! il n'est reste pas moins qu'aujourd'hui, nous assistons en France à un antisémitisme qui se développe grandement et qui trouve son origine dans des milieux très différents.

Il existe un vieil antisémitisme traditionnel qui a survécu comme résidu de la grande vague antisémite d'avant la Seconde guerre mondiale et qui s'affirme de plus en plus ouvertement (on pourrait citer comme exemple la récente déclaration de Bruno Gollnisch , membre important du Front National, mettant en doute le nombre de victimes de la Shoah dans les chambres à gaz).

Cependant, les déclarations solennelles du Président Jacques Chirac et des membres de ses gouvernements successifs -on se souviendra de la Loi Gayssot et plus récemment de la Loi Lellouche votées à l'unanimité par le Parlement français- montrent la volonté des pouvoirs publics de ne pas se laisser entraîner dans une dérive dont les conséquences ont été tragiques dans le passé et qui risquent de le redevenir à nouveau.

La deuxième source de l'antisémitisme provient des quartiers défavorisés des banlieues des grandes villes. Depuis la seconde Intifada, des jeunes -et des moins jeunes- assistent régulièrement à la télévision à la condamnation permanente, sans réserve, d'Israël par les journalistes. Ces derniers omettent la plupart du temps de rappeler qu'Israël est soumis à la violence et doit répondre durement à des attaques sanglantes, ces ripostes entraînant souvent malheureusement la mort d'innocents à côté des responsables d'attentats. Hélas ! ces habitants des banlieues sont pris d'un sentiment de haine croissante et frénétique contre Israël. Reprenant le vieux réflexe des Croisés voulant délivrer le Saint-Sépulcre et qui commençaient par s'attaquer aux Juifs qui se trouvaient sur leur chemin, ils s'attaquent aux synagogues, aux centres communautaires des villes où jusque-là, régnait l'harmonie avec leurs concitoyens juifs. Il suffit de comparer l'attitude des communautés musulmanes de France en 1990-1991, lors de la première guerre du Golfe et celle des dernières années pour se rendre compte de la dégradation terrible et de la disparition progressive de la cohabitation paisible entre Juifs et Musulmans.

En 1967, lors de la guerre des Six Jours, dans le quartier de Belleville à Paris où les esprits commençaient à s'échauffer, il a suffi d'une tournée amicale du Grand Rabbin Chouchena (alors rabbin de Belleville) accompagné du Consul d'Algérie à Paris pour rétablir le calme et l'amitié entre les communautés. Hélas ! nous en sommes bien loin.

Il nous faut remarquer que l'enseignement de la tolérance et du vivre-ensemble dans les écoles de la République française est loin de ce qu'il devrait être. Les autorités éducatives ainsi que les responsables religieux et spirituels ont une grande réflexion à mener pour être à la hauteur de l'enjeu et doivent se rendre compte que trop de temps a été perdu.

Il est un autre foyer d'antisémitisme, relativement récent mais peut-être le plus virulent. Je veux parler de la haine d'Israël et du sionisme véhiculée par l'extrême gauche et par des milieux par ailleurs très attachés à la laïcité. Il existait en France après la guerre un mouvement qui s'intitulait Mouvement contre le Racisme, l'Antisémitisme et pour la Paix (MRAP). Ce beau titre était tout un programme. Tout en gardant le même sigle, les dirigeants de ce mouvement l'ont reformulé ainsi : Mouvement contre le Racisme et pour l'Amitié entre les Peuples. Sans doute l'amitié entre les peuples est-elle valable pour tous les peuples sur la surface de la terre, sauf pour le peuple juif. En effet, c'est au cours d'un meeting organisé par le MRAP en octobre 2000 que, pour la première fois depuis la dernière guerre, l'on a entendu dans les rues de Paris les cris de " Mort aux Juifs ! ". Plus tard ce sont des jeunes gens appartenant au mouvement juif de gauche, Hachomer Hatsaïr, qui se sont fait agressés au cours d'une autre manifestation, cette fois contre la guerre en Irak.

Tout récemment, le directeur de Radio France Internationale a expliqué dans un grand nombre de conférences pour promouvoir le livre qu'il vient de publier, que la barrière de sécurité érigée en Israël pour diminuer le nombre d'attentats terroristes, trouvait son fondement dans un texte de la Bible relatif à la séparation entre les hommes purs et les hommes impurs. Voici ce qu'il ose affirmer : Si vous regardez le Lévitique dans la Torah, qu'est-ce que c'est ? la séparation du pur et de l'impur. Un juif, pour pouvoir prier doit être pur ; tout ce qui vient contrarier cette pureté doit être séparé (…) Lisez le Lévitique, c'est écrit en toutes lettres… Il accuse également les Juifs du ghetto de Venise d'avoir construit eux-mêmes les murs du ghetto pour se séparer des autres habitants de la ville : Quel a été le premier ghetto au monde ? Il était à Venise. Qui est-ce qui l'a créé ? C'est les juifs mêmes pour se séparer du reste(sic). Après, l'Europe les a mis dans des ghettos. Ainsi donc, les persécutions anti-juives n'avaient jamais existé et le ghetto résultait de la volonté raciste des juifs du Moyen-Age de se séparer des non-juifs. Peut-on imaginer révisionnisme aussi délirant quand on sait ce que les juifs d'Europe ont souffert durant des siècles en étant enfermés contre leur gré -faut-il le préciser ?- dans des ghettos à la surface très réduite et dans une promiscuité épouvantable.

Il suffit aussi de lire les journaux : quotidiens, hebdomadaires, news, les publications sur papier ou en ligne, pour être atterré par les dérives anti-israéliennes (souvent sous le couvert de l'anti-sionisme) ou anti-juives qui prolifèrent. La condamnation des mesures prises par le gouvernement israélien face à une montée dramatique du terrorisme justifie aux yeux des responsables des journaux toutes les accusations.

Récemment, le Monde a cru devoir publier une tribune en première page intitulée : Le révisionnisme de Sharon, tribune qui vilipendait le Premier Ministre israélien pour ses propos concernant l'antisémitisme virulent qui régnerait en France. Mais le mot révisionnisme a pris une telle connotation que l'employer dans ce contexte relève d'une volonté de nuire.

A ce sujet, il faut cependant saluer la parution du rapport sur le racisme et l'antisémitisme rédigé par Jean-Christophe Rufin à la demande du Ministre de l'Intérieur. Dans ce rapport, l'auteur fustige à juste titre les tenants de l'anti-sionisme radical qu'il qualifie d'antisémitisme par procuration .

Certes, l'absence de perspectives politiques de paix est un malheur pour les Israéliens comme pour les Palestiniens. Certes, les victimes innocentes, israéliennes ou palestiniennes -victimes qu'il ne faut pas confondre avec les terroristes porteurs de mort- constituent chacune une offense au nom de Dieu qui est Shalom-Salam-Paix. Mais est-ce une raison pour toujours condamner Israël et présenter constamment les dirigeants palestiniens comme des innocents ? Je voudrais reprendre à l'intention des journalistes le propos talmudique : Le sang des victimes israéliennes serait-il moins rouge que celui des victimes palestiniennes ? Le sang de toutes les victimes innocentes ne crie-t-il pas avec la même force face au Maître suprême de la vie ?

D'un autre côté, que dire hélas ! des rabbins israéliens qui tiennent des propos éminemment condamnables en prônant la désobéissance civile lorsque le Premier Ministre Sharon maintient envers et contre tout sa décision de restituer aux Palestiniens la région de Gaza ?


II/ L'islamophobie
Qu'on me permette à présent quelques rapides réflexions concernant la montée de l'islamophobie en France. Là aussi, un retour en arrière s'impose à nous.

Face à la haine qui existait entre Chrétiens et Musulmans dans le haut Moyen-Age, il conviendrait de rappeler la parole de Pierre le Vénérable, évêque de Cluny (13ème siècle) : Nous venons combattre les Sarrazins, non avec les armes de guerre, mais avec celles de l'amour. Mais la guerre a continué à faire rage et si la haine a connu un certain recul, nous avons vu au cours des récentes décennies que les sentiments d'hostilité violente des Serbes orthodoxes et des Croates catholiques vis-à-vis des Bosniaques et des Albanais musulmans n'avaient rien perdu de leur acuité et avaient réactualisé un conflit vieux de plusieurs siècles.

Rappelons aussi que le Roi Bouabdil de Grenade, abdiquant face à Isabelle la Catholique en janvier 1492, avait posé comme unique condition qu'il ne soit pas porté atteinte à ses sujets musulmans ou juifs. La Reine a signé et s'est montrée parjure puisqu'en août de la même année, elle a proclamé l'édit d'expulsion, ne laissant aux juifs et aux musulmans que le choix entre la conversion et l'exil. Quelques années plus tard, le roi du Portugal a rendu le choix encore plus tragique : c'était la conversion ou la mort.

Face à l'Empire turc, les Etats chrétiens ont eu des périodes de calme relatif et des périodes de tension. La région des Balkans a vécu ces moments de manière tragique.

Au 19ème siècle, la colonisation à outrance a remis en contact des colonisateurs chrétiens, français, anglais, allemands ou italiens, avec les populations musulmanes d'Afrique du Nord et d'Afrique sub-saharienne. Les colonisateurs croyaient de bonne foi apporter le progrès et la science à des populations musulmanes, souvent illettrées et en tout cas, accusant un grand retard sur la magnifique civilisation islamique des premiers siècles de l'Hégire. Mais un tel rapport de forces ne pouvait durer éternellement. Durant mon enfance puis mon adolescence en Algérie, j'ai vécu la montée des intégrismes et pourtant, je voudrais témoigner de la grande tolérance religieuse qui existait à l'époque entre les communautés. L'une des plus belles leçons d'instruction religieuse que j'ai reçues dans mon enfance m'a été donnée par un Musulman, un simple marchand de beignets. J'étais alors âgé de neuf ou dix ans et ma mère, de vénérée mémoire, m'avait donné une pièce de deux sous pour acheter un beignet après ma prière à la synagogue. L'office commençait à six heures du matin et avant d'aller à l'école à huit heures, je me suis rendu, comme à l'accoutumée, chez le marchand de beignets dont la boutique jouxtait la synagogue. Je lui ai demandé de me faire cuire un beignet. Après avoir acquiescé, le pâtissier est resté les bras croisés. Le soupçonnant à tort de vouloir vérifier si j'avais la pièce nécessaire pour le payer, je l'ai sortie ostensiblement de ma poche. Le marchand a souri mais n'a pas bougé pour autant. Je lui ai alors dit que s'il ne commençait pas la cuisson du beignet, j'allais devoir me passer de petit déjeuner pour ne pas être en retard à l'école. A ce moment-là, il m'a dit en arabe : Oublierais-tu aujourd'hui les règles de ta religion ? Interloqué, je l'ai regardé puis j'ai compris la leçon : en effet, il était de tradition de participer, fut-ce symboliquement, à la fabrication du beignet pour souligner l'importance et la valeur du travail. On avait donc l'habitude de jeter dans l'âtre une poignée de sciure de bois. Tant que je n'avais pas fait ce geste symbolique, mon interlocuteur arabe ne voulait pas commencer. Ce beignet est devenu ma madeleine à moi.

Les Musulmans d'Afrique du Nord ont par millions vécu le temps de la civilisation française et de la volonté d'assimilation. Ils ont répondu par deux fois à l'appel de la Patrie en danger. Les Morts pour la France originaires des populations nord-africaines sont très nombreux.

Le 8 mai 1945, alors que les Européens d'Algérie célébraient la fin de la guerre et la victoire des Alliés, les populations musulmanes réclamaient la reconnaissance de leurs droits civiques. Ils demandaient plus précisément une certaine égalité de droits. Les autorités ont répondu à leur manifestation par la fusillade de Sétif (département de Constantine). Puis la répression s'est aggravée dans le Constantinois avec la nomination du Préfet Papon, ce même préfet condamné depuis pour crimes contre l'humanité pour sa conduite ignoble à Bordeaux dans la déportation des Juifs de la ville. A Constantine, le même préfet était responsable du fait que les candidats du parti favorable aux réformes demandées par les Algériens (Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques, MTLD) étaient battus au second tour des élections. On assistait alors à une situation qui aurait été comique si elle n'était pas dramatique : les candidats de ce mouvement qui, au premier tour, avaient parfois des moyennes de 30 à 40 % de voix, voyaient le nombre de leurs électeurs diminuer de façon drastique huit jours après lors du second tour. C'était d'ailleurs la règle à peu près dans toute l'Algérie…

Le même préfet, hélas ! toujours lui, devenu en 1961 préfet de police à Paris, a été accusé de la mort par noyade au pont de Billancourt à Boulogne près de Paris, de nombreux manifestants du FLN en faveur de l'indépendance de l'Algérie.

Il faut également rappeler la pratique de la torture en Algérie par les militaires français. Le Général Aussarèsse s'est rendu tristement célèbre en affirmant avoir exporté en Amérique latine le " savoir-faire " qu'il avait acquis en Algérie.

Mais par ailleurs, dès le début des années 1950, l'Algérie a été le lieu où se sont déroulées des violences de plus en plus terribles de la part des membres du FLN. Le 1er novembre 1954 s'est produit l'assassinat atroce de deux instituteurs français, marquant le signal de la révolte algérienne avec son cortège de morts, de destructions, de haine qui a culminé au début des années 1960 avec l'Indépendance de l'Algérie. Ma famille a payé le prix fort à cette explosion de violence. Mon frère, qui sortait d'une synagogue le vendredi soir, a été assassiné à Constantine par le FLN, dans des circonstances horribles.

La haine avait grandi au moment des combats. Aux cris des uns : " La valise ou le cercueil ! " répondaient les cris des autres : " Mort aux Arabes ! ". Cette haine a créé un antagonisme qui n'a pas été surmonté, d'autant que l'intégration des Maghrébins en France est loin d'avoir été un succès total. A ces malheurs se sont ajoutés, à la fin de la guerre d'Algérie, les drames vécus par les Harkis, supplétifs algériens qui avaient combattu pour que l'Algérie puisse rester française. Nous avons assisté avec une grande tristesse à l'échec de la pédagogie de la tolérance au sein de la société plurielle qu'est aujourd'hui la société française. Les Juifs qui se trouvent au point de jonction, et donc par définition au point de friction, entre la communauté chrétienne et les associations laïques d'une part, les Maghrébins de l'autre, se sont trouvés exposés en première ligne, comme toujours dans l'histoire de l'Europe.

Mais il serait injuste de passer sous silence certains discours dans les mosquées qui, loin d'œuvrer dans le sens de la réconciliation nécessaire et d'affirmer que la fraternité entre membres d'une même société est un devoir religieux, sont trop souvent marqués par une volonté de revanche allant, nous a-t-on dit, jusqu'à la haine. On nous a affirmé que dans certains cas, rares heureusement, d'aucuns sont allés jusqu'à recruter pour le mouvement terroriste Al Qaïda. Des intellectuels musulmans ont tenu des propos pour le moins ambigus et qui ne facilitent pas toujours le retour au calme.

Heureusement, des personnalités marquantes parmi lesquelles je veux citer mon ami le Recteur de la Mosquée de Paris et Président du Conseil Français du Culte Musulman, Si Dalil Boubakeur, osent parler haut et fort pour affirmer les valeurs de l'Islam modéré. Elles prônent en toutes occasions la tolérance et le respect d'autrui. D'ailleurs, la loi récente sur les signes religieux à l'école laïque dont on pouvait craindre des conséquences fâcheuses sur la paix dans la cité, semble être admise et comprise par presque tous.

Dès que le calme sera revenu, il ne fait aucun doute que la communauté juive reviendra à son rôle de faiseur de paix et de catalyseur entre les forces contraires au sein de la nation.


III/ Responsabilité des chefs religieux

Face à l'antisémitisme et à l'islamophobie, que pouvons-nous faire ? Il appartient aux hommes de religion, tout d'abord, de ne pas désespérer. Ce serait une forfaiture dans l'accomplissement du sacerdoce qu'ils ont délibérément choisi. Seule l'affirmation répétée des valeurs fondamentales des religions monothéistes qui se recoupent entièrement, peut apporter une certaine lueur d'espoir. Juifs, Chrétiens et Musulmans affirment sans relâche que celui qui sauve une vie est considéré comme ayant sauvé l'humanité entière et celui qui porte atteinte à une vie humaine est aussi coupable que s'il détruisait l'humanité entière. Cette citation se retrouve mot pour mot dans la Michna et dans le Coran. Elle est également affirmée à plusieurs reprises dans les textes fondateurs chrétiens.

Les hommes de religion doivent également être très actifs dans le domaine de l'enseignement des valeurs que sont la tolérance et l'amour du prochain dans le système éducatif. Il faudrait commencer par ce qui est le plus facile, c'est-à-dire dans le cadre des écoles confessionnelles. Il faudrait aussi s'ouvrir à l'Autre, toujours dans le cadre de cet enseignement, mieux faire connaître les jeunes concitoyens qui n'appartiennent pas à la même confession que soi, ou encore -et ils sont la majorité- ceux qui n'appartiennent à aucune confession. Il faudrait que les jeunes élèves puissent faire plus ample connaissance avec les valeurs fondamentales des autres religions monothéistes et les valeurs morales et éthiques qui sont celles des jeunes qui ne reçoivent pas d'éducation religieuse.

Par ailleurs, les dirigeants spirituels et religieux ont le devoir de s'exprimer à haute et intelligible voix lorsque des dérives ont lieu dans leur propre camp. On se souviendra de l'enseignement des rabbins à propos d'un verset biblique : Parez-vous d'abord vous-même avant d'exiger que les autres en fassent autant . C'est la parabole de la paille et la poutre qui sera reprise ultérieurement par le christianisme.

Il faut souligner également la nécessité de ne pas garder le silence face aux dérives et aux falsifications de l'histoire et des événements contemporains.

Enfin, est-il permis de rêver ?

La formation des cadres religieux -de toutes les religions- devrait se faire selon un double cursus : culture religieuse approfondie, accompagnée d'une culture générale non moins approfondie. Puisque cette culture générale appelle des connaissances de littérature, de linguistique, de philosophie, d'histoire, de sociologie, pourquoi ne pas envisager que cette formation soit commune aux futurs prêtres, pasteurs, rabbins, imams ? Cela permettrait des rencontres beaucoup plus fréquentes entre les chefs religieux de la prochaine génération. Une meilleure connaissance réciproque conduira naturellement les communautés religieuses à la tolérance, à la fraternité et à l'amour du prochain que nous appelons de nos vœux.

Amélie Nothomb, écrivaine qui connaît un grand succès, écrit dans Biographie de la faim : Le mot est une arme, le dialogue une guerre, la phrase une conquête.

Je suis tenté de prendre le contre-pied absolu de cette affirmation. Pour nous, hommes de religion, le mot est une ouverture vers l'Autre. On se référera au verset de la Genèse (XXI, 7) dans lequel la racine M L L formulée pour la première fois a très précisément ce sens.

Le dialogue est l'antidote de la guerre. Il est le pont qui relie un être humain à son semblable. Le Prophète Malachie souligne : Alors [dans les temps de la Rédemption], l'homme parlera à son prochain et le Seigneur entendra leurs propos lesquels seront inscrits dans le Mémorial devant le Seigneur, rappelant le mérite de ceux qui Le craignent et révèrent Son Nom.

Enfin, la phrase, qui met en harmonie le cœur, l'esprit et la parole, permet de guérir les consciences humaines et les conduit à abandonner toute velléité de conquête. Elle les appelle à faire une déclaration de paix universelle comme l'enseigne le Prophète Isaïe : Dieu crée les lèvres des êtres humains [qui prononcent la bénédiction de paix] : Paix, Paix à celui qui est loin comme à celui qui est proche, dit le Seigneur et Je le guérirai.