Intervention de Christian Dupont, Ministre de l'Egalité des Chances
au colloque " Imams et Rabbins pour la paix "
- Lundi 3 janvier 2005 -

 


Excellences,

Mesdames, Messieurs, en vos titres et qualités,

Permettez-moi d'abord de vous dire, au nom du gouvernement belge, combien notre pays est honoré de pouvoir accueillir et soutenir ce congrès des imams et rabbins pour la paix.

Cette rencontre est vitale. Vitale, au sens propre, c'est à dire qu'elle concerne la vie. La vie et l'espoir contre la haine et la mort.

Vous conviendrez sans doute avec moi que le dialogue des cultures n'est pas réductible au fait religieux. Il n'en est pas moins évident cependant que les religions sont aujourd'hui une clé essentielle du dialogue et de la rencontre.

Trop souvent de par le monde, les religions sont instrumentalisées, servent de prétexte à des déchirements, à des guerres, à des massacres ; on invoque le même Dieu unique pour séparer, diviser, cloîtrer.

Vous vous dressez contre cette instrumentalisation belliqueuse des croyances.

Votre initiative courageuse montre qu'il est un autre combat des religions - et de ceux qui les font vivre, qui les habitent : le combat pour la paix et le dialogue entre les hommes. Contre le " choc des civilisations ". Pour leur dialogue.

Dans cet engagement commun, dans lequel vous êtes rejoints par des hommes de toutes confessions, ceux qui croient en Dieu comme ceux qui n'y croient pas, dans cet engagement, donc, deux écueils sont à éviter.

La naïveté d'abord.

Nous sommes dans le monde terrestre. Avec les contingences que cela implique.

Les cultures, les peuples, les religions ont des histoires différentes, des fondements différents et aussi, plus matériellement, des intérêts qui divergent parfois. Mais cette différence doit être une richesse ; " c'est le propre même d'une culture de ne pas être identique à elle-même ", comme le dit le philosophe Jacques Derrida.

Si elle est encore trop souvent un terreau pour la haine, cette même différence, à condition d'être assumée dans un respect mutuel, est source de vie, de création et permet un vrai dialogue, un vrai échange.

A l'autre extrémité, il nous faut surmonter le danger du recul de l'universel, de la perte de ce qui est identique et égal en chacun de nous, de ce qui nous rassemble, de ce qui doit être l'objet de notre inlassable quête.

Par votre rencontre-même, le choix des thématiques abordées, l'approche tant universelle que comparative de vos travaux, vous évitez ces écueils avec hauteur et sagesse. Vous montrez avec force et beauté aux pyromanes de tous bords le rôle positif et constructif que les religions peuvent jouer en faveur de la paix et du dialogue dans le monde.

Votre rencontre a une portée internationale indéniable. Comme il vous a déjà été dit, nous sommes honorés de vous recevoir dans notre pays.

Nous, Belges et Européens, n'avons certes pas de leçons à donner, au nom d'une " civilisation " ou d'une culture prétendument supérieure. N'ayons pas l'imprudence d'oublier que notre continent a été le théâtre, il y a seulement une soixantaine d'années, d'une des pages les plus noires de l'histoire de l'humanité. Aujourd'hui encore, dans notre pays, nous connaissons trop de divisions stériles et artificielles.

Le rejet de l'autre, selon sa culture d'origine, sa religion, sa couleur de peau, selon même qu'il vienne du nord ou du sud du pays, n'a pas encore disparu. Pourtant " cet autre " est citoyen de notre pays et avec nous citoyen du monde.

Si la Belgique, et l'Europe, n'ont pas de leçons à donner au monde, nous avons par contre à apprendre ensemble. Et nous avons des défis communs à relever ensemble et des expériences à partager.

L'accord de gouvernement, qui fonde l'action du gouvernement fédéral, indique que " la Belgique doit rester une société ouverte au sein de laquelle des gens de différentes cultures peuvent coopérer dans un climat d'ouverture, de tolérance, de rencontre et de respect mutuel, une société ouverte traversée par des sensibilités, des appartenances et des cultures diverses, en évolution permanente, partageant très largement une adhésion aux valeurs fondamentales de la Constitution et des droits de l'homme".

C'est dans ce cadre qu'a été mise en place dans notre pays une commission du dialogue interculturel, composée de personnalités, d'horizons philosophiques, politiques et confessionnels variés.

Elle a été chargée de donner à la société démocratique et interculturelle un cadre normatif et conceptuel, lequel servira à garantir l'existence de la société multiculturelle et à fixer les limites de celle-ci.

La commission du dialogue interculturel m'a remis son rapport intermédiaire en décembre, qui souligne une réalité et insiste sur un constat de départ : le pluriculturalisme est aujourd'hui une réalité profonde dans notre pays. Et il le restera. C'est une évolution irréversible de nos sociétés. C'est d'ailleurs un constat que l'on dresse à l'échelle du monde et de son histoire. Une histoire faite, depuis les premiers balbutiements de l'humanité, de transhumance, de migrations et de métissages.

La question n'est donc pas, comme certains le font croire, de pouvoir revenir en arrière. C'est un mythe, un mensonge, une illusion, un aveuglement face à l'histoire et pire face à l'avenir, à notre devenir commun.

Il s'agit plutôt d'assurer les conditions de ce pluralisme culturel, comme nous avons su organiser le pluralisme philosophique, politique et linguistique dans notre pays.

Nous allons nous employer, munis des propositions du rapport intermédiaire et du rapport final, en collaboration avec les différents gouvernements de ce pays à renforcer, clarifier et redéfinir les conditions d'existences de ces pluralismes :

¢ l'Etat de droit d'abord : l'Etat de droit qu'il nous appartient de protéger contre les dérives anti-démocratiques de tous ordres, en mesurant les menaces de radicalisation avec réalisme, d'où qu'elles viennent ;

¢ un Etat qui doit surtout être le garant
- des droits et devoirs des citoyens,
- des libertés publiques fondamentales,
- de l'égalité de toutes et tous, quelle que soit l'origine, la religion, la culture, le handicap, le sexe de nos semblables,
- des droits de l'homme qui préfigurent la citoyenneté universelle


Mesdames et Messieurs,


" La tradition est la plus noble des libertés pour la génération qui l'assume avec la conscience claire de sa signification, mais elle est aussi l'esclavage le plus misérable pour celui qui en recueille l'héritage par simple paresse d'esprit " nous enseigne Martin Buber.

Votre rencontre, vos travaux, c'est pour moi, en quelque sorte votre part à la lutte, par l'enseignement et l'étude, contre cette paresse d'esprit, pour cet accueil de l'autre qui enrichit la tradition et la fait vivre.

Dans ces temps troublés où l'invective prend trop souvent le pas sur le dialogue, la peur et la haine sur le respect de son prochain, des initiatives courageuses comme la vôtre permettent d'espérer. Et c'est déjà beaucoup.


Je vous en remercie