PROJET INTERUNIVERSITAIRE SUR LE DIALOGUE INTERRELIGIEUX.  
  A. CONSIDERATIONS GENERALES.


Nous pouvons distinguer trois types différents de dialogue (1) :
Le dialogue académique :
Il se tient entre expert, est centré sur un thème particulier et donne lieu à des échanges essentiellement intellectuels.
Il s'agit d'étudier ensemble.
Le dialogue de partenariat :
Il se tient entre interlocuteurs qui se veulent partenaires aux fins d'œuvrer ensemble pour la réalisation d'une cause commune, par exemple une action commune pour la promotion de la paix ou l'aide à telle cause ;
Il s'agit d'agir ensemble.
Le dialogue existentiel :
Loin d'être une simple conversation, il donne lieu à une rencontre en profondeur entre interlocuteurs qui désirent se connaître mieux, s'accepter et se respecter sur les divers plans : intellectuel," attitudinel ", émotionnel…
Il s'agit d'être ensemble.

Le dialogue interreligieux peut appartenir à ces différents types.
L'expérience montre que le dialogue académique évolue souvent vers un dialogue de sourds précisément parce qu'il s'en tient à un pur débat intellectuel alors que d'autres dimensions sont en jeu (voir plus loin) et que le dialogue de partenariat reste, par définition, limité aux caractéristiques de l'action commune sans autre objectif.
Or, lorsqu'il s'agit de projets comme celui d'un " Bruxelles-Espérance " ou de répondre aux interpellations d'une société de plus en plus pluraliste et en proie aux difficultés de co-existence multiculturelle, ce sont les exigences de l'être ensemble qu'il y a lieu de rencontrer et non seulement celles de l'étudier ou de l'agir ensemble.
Ce sont de telles exigences qui sont à la base du projet que la Fédération internationale des universités catholiques, organisme qui regroupe plus de deux cents institutions universitaires dans le monde, désire réaliser, en mobilisant davantage ses membres, dans le domaine du dialogue interreligieux.


B. PROJET DE LA F.I.U.C.

Ce projet est axé sur deux principes fondamentaux :

I. Tant du point de vue des exigences de l'analyse que de celles des dispositifs et modes d'intervention, la problématique que pose le dialogue interreligieux doit nécessairement faire l'objet d'une analyse et d'un traitement pluridisciplinaires.

II. L'université a une responsabilité en la matière, et un rôle spécifique à y jouer.


1. NECESSITE D'UNE APPROCHE PLURIDISCIPLINAIRE DU DIALOGUE INTERRELIGIEUX.


Quiconque s'engage dans la dynamique particulière du dialogue interreligieux peut se voir rapidement confronté à ce qui paraît être, sans doute, une des contradictions fondamentales du processus, à savoir la délicate articulation, souvent ressentie comme quasi impossible, entre d'une part, la nécessaire écoute et ouverture à l'autre que demande tout dialogue, impliquant par là-même reconnaissance et acceptation de la position de son, ou de ses, partenaires, si différente soit-elle de la sienne, et, d'autre part, l'exigence de fidélité à ses propres valeurs, exigence d'autant plus ferme que celles-ci se présentent comme porteuses de la Vérité.

Est-il possible de sortir d'une telle contradiction ?
Elle est souvent ressentie, et vécue, comme un obstacle insurmontable.
Ce sentiment est dû, me semble-t-il, au fait que l'on se maintient au niveau d'une première formulation de l'alternative en question, qui repose en général sur une prise en compte élémentaire de la problématique en cause, négligeant de la traiter sous une perspective plus globale.
Si l'on reconnaît, par contre, la nature complexe(2) d'un tel dialogue, ce qui conduit naturellement à la prise en compte et au traitement de ses différentes dimensions, même si certaines apparaissent parfois comme étant opposées, des issues deviennent possibles et l'on peut ne pas se laisser enfermer dans des dilemmes destructeurs.


I.Complexité du dialogue interreligieux

Si l'on observe attentivement la plupart des malentendus, difficultés ou conflits apparaissant comme étant dus, dans le chef de ceux qui y sont engagés, à des différences de religions ou de systèmes de croyances, on s'aperçoit vite que la réalité est plus complexe et que ces différences relèvent tout autant, si pas davantage, d'autres facteurs.

Sur le plan mondial, les évènements de ces derniers temps, qu'il s'agisse de l'Afghanistan, de l'Afrique, de l'Inde, de l'Indonésie, de l'Irlande du Nord, de l'Irak, des Philippines, du Proche-Orient, de l' ex-Yougoslavie, des U.S.A., ont malheureusement souligné de façon dramatique la pertinence de cette constatation.
Le fait que ces évènements se manifestent avec une connotation religieuse ne doit pas laisser croire qu'il s'agit essentiellement de guerres de religions : Ce sont le plus souvent des tensions d'ordre culturel, historique, politique ou psycho-socio-économique qui sont présentes et dès lors, dans bien des cas, les conflits ne peuvent être compris et traités avec pertinence que si, ne s'arrêtant pas à des formulations religieuses premières, on les situe dans leur contexte plus global.

Pour la théorie des systèmes(3) un phénomène demeure incompréhensible tant que le champ d'observation et d'analyse de ce phénomène n'est pas suffisamment large pour y inclure le contexte plus global dans lequel il se produit.
Nous pouvons, par analogie, faire la même observation en ce qui concerne le domaine des idées. Toute religion ou position idéologique particulière est, en effet, ancrée dans une histoire, une culture, un environnement social, politique, économique, psycho-sociologique, qui la marquent profondément.
Il serait dangereux de les perdre de vue en ne s'attachant qu'à des dimensions strictement liées au domaine initialement retenu. Ce serait risquer d'attribuer aux positions en dialogue des propriétés qu'elles ne possèdent pas lorsqu'on les situe dans un cadre plus large.
Non seulement cela rendrait l'intervention inefficace, mais celle-ci pourrait aggraver les situations conflictuelles et hypothéquer lourdement les chances de règlement ultérieur.

Précisons-ce point :
Il n'est certainement pas question de nier toute dimension proprement religieuse de ces conflits.
Les religions y sont souvent actives, mais comme cadres de référence et comme distributrices de sens et non comme causes fondamentales
Ce qu'il s'agit dès lors de faire, c'est de ne pas s'attacher exclusivement à cette dimension de façon systématique, même lorsqu'on s'efforce de résoudre des divergences d'ordre dogmatique ou théorique, mais de promouvoir plutôt une capacité d'analyse et de réflexion qui situe suffisamment les différences de positions dans un contexte plus large que celui des seuls systèmes de pensée ou de croyance.

Une analyse semblable peut être faite en ce qui concerne des conflits interreligieux plus locaux, dont nous pouvons être témoins, qu'ils se produisent entre personnes, groupes ou organisations.

Ces considérations permettent de mieux comprendre :

D'une part, que la difficulté fréquemment ressentie à s'engager dans le dialogue interreligieux et à le mener de façon constructive, tient au fait que la nature complexe de cette problématique échappe à la vigilance des interlocuteurs, qui, dès lors, ne la prennent pas suffisamment en compte et se laissent enfermer dans des impasses.
Cette difficulté est d'autant plus grande que, le plus souvent, ils ne sont, en outre, pas suffisamment sensibilisés à la démarche même du dialogue, à sa réalité " relationnelle ",laquelle, comme l'objet sur lequel il porte, est également complexe et joue tout autant sur l'issue du processus.(cfr.point 2)

D'autre part, à quel point le dialogue interreligieux, qu'il se situe à l'échelon mondial ou à celui de collectivités plus régionales ou locales, constitue une démarche dont l'importance ne fait que croître pour la construction de la paix entre les peuples et, partant, pour l'avenir de l'humanité.

II. Le dialogue interreligieux en tant que processus de communication.

A. Les deux niveaux de toute communication.

Si on se réfère à la théorie de la communication telle que formulée par l'école dite de " Palo Alto " (3), aux Etats-Unis, celle-ci précise que toute communication humaine se produit toujours à deux niveaux fondamentaux, celui du contenu (l'objet) sur lequel porte la communication et celui de la relation (la démarche interactive entre partenaires), ces deux niveaux devant être différenciés, mais non séparés, sous peine de difficultés majeures de communication.

Tenir compte du niveau de la relation dans le dialogue, c'est reconnaître que celui-ci n'est pas seulement un lieu d'échanges et de débats intellectuels dont l'enjeu principal est de les maîtriser et de les mener le mieux possible, ce qui constitue souvent le premier et le seul objectif que l'on s'assigne, mais qu'il est, tout autant, une démarche en elle-même, comme je l'ai souligné précédemment, mettant en interaction des interlocuteurs, que ceux-ci soient des personnes, des groupes ou des institutions, démarche inscrite dans des contextes spécifiques qui la déterminent et dont la nature et les modalités de fonctionnement agissent directement sur le processus.

B- Les partenaires au dialogue sont engagés dans une dynamique à différents échelons :

Echelon intrapersonnel : il n'y a guère de démarche à l'égard d'autrui sans qu'il n'y ait, concomitamment, de démarche à l'égard de soi-même.
Celle-ci touche notamment l'image (la perception) que l'on a ou désire avoir de soi dans le dialogue, l'identité que l'on se donne ou se croit tenu d'avoir, les motivations conscientes ou inconscientes qui nous animent…

Echelon interpersonnel : il s'agit, cette fois, de l'image de l'autre, de la définition qu'on lui donne, des attentes que l'on a sur lui, de la maîtrise ou non de ses projections sur lui…

Echelon contextuel : Ce contexte, à plusieurs dimensions, est porteur de règles d'interaction qui cadrent et conditionnent la démarche de dialogue. Ces règles sont rarement explicites ; leur méconnaissance est source de malentendus considérables dans la communication.

2. RESPONSABILITES ET ROLES DES UNIVERSITES EN LA MATIERE.


Chacun, certes, est invité à contribuer à l'efficacité de ce travail, individus, groupes, organisations nationales et internationales, états, églises, et, incontestablement, de nombreuses actions, à ces différents niveaux, individuels et sociaux, ont été et sont toujours entreprises.
Les universités et, particulièrement, en ce qui nous concerne, les universités catholiques, ont toutefois un rôle particulier et significatif à jouer dans la mesure où elles sont précisément l'institution qui est, par définition, le lieu de la pluridisciplinarité, nécessaire pour traiter la pluri-dimensionalité.

Mais on ne saurait s'en tenir à une approche uniquement pluridisciplinaire, qui verrait le travail se faire simultanément sur différentes pistes scientifiques parallèles.
Le dialogue interreligieux se situe aux carrefours des différentes dimensions qui le portent, dans ces champs intermédiaires qui ne peuvent être ramenés dans les domaines stricts des différentes disciplines scientifiques.
Plutôt que de pluridisciplinarité, c'est d'interdisciplinarité qu'il doit s'agir, d'actions dans ces " noman's lands ", où se situe de plus en plus le réel, entre ces frontières qui entendent protéger trop souvent encore aujourd'hui, et de façon rigide, des territoires scientifiques revendiqués comme étant propres à une science donnée dont ils veulent garantir l'identité.
A ce point de vue, le dialogue interreligieux constitue un véritable défi pour l'institution académique dont les structures scientifiques restent trop souvent traditionnellement, axées sur la monodisciplinarité, et il l'oblige à s'ouvrir davantage à la complexité du réel et à la nécessité de dispositifs adéquats d'analyse et d'intervention.


C. OBJECTIFS POURSUIVIS PAR LE PROJET DE LA F.I.U.C.


Deux objectifs principaux peuvent être dégagés des deux principes sur lesquels repose le projet que la Fédération des universités catholiques souhaite mener à bien en matière de dialogue interreligieux :

1.Favoriser l'émergence, au sein de la communauté des universitaires catholiques, d'une parole originale, solidaire et significative sur les problématiques de l'interreligieux, retenues dans leurs dimensions multiples et travaillées dans une perspective interdisciplinaire.

2.Motiver les universités catholiques, membres de la fédération, à prendre, en la matière et dans cette perspective, plus de responsabilités, sur les plans de la formation, de la recherche et du service à la société.
En matière de formation, veiller à assurer des actions qui articulent les deux niveaux contenu/relation du dialogue interreligieux selon une pédagogie appropriée et adressée aux agents d'un tel dialogue.

Il est souhaitable que ce projet, initié au sein des universités catholiques, s'ouvre à toute institution universitaire autre qui souhaite y participer activement.

Vincent Hanssens,
Professeur émérite à l'Université catholique de Louvain,
Responsable du projet de la F.I.U.C.


(1) Jacques LEVRAT, Dynamique de la rencontre,
L'Harmattan, Paris 1999.
(2) Edgar MORIN, Introduction à la pensée complexe,
E.S.F., Paris 1990.
(2) P.WATZLAWICK, J.HELMICK-BEAVIN ET D.JACKSON,
Une Logique de la Communication, Seuil, Paris 1975.