Le Faux Problème de l'Évolutionnisme

 

 
Plaidoyer pour plus de tolérance entre "créationnistes"

et "évolutionnistes théïstes" au sein du monde évangélique

 

par Roger Lefèbvre

 

Pasteur de l'Église Protestante Évangélique d'Ath

Président de l'Alliance Évangélique Francophone de Belgique

 

 

 
 

 

 

 


 SOMMAIRE

 

Avertissement

 

1ère partie

 

POUR UN CHRÉTIEN ÉVANGÉLIQUE, LA THÈSE

"CRÉATIONNISTE" EST-ELLE LA SEULE ACCEPTABLE ?

 

Chapitre I

Deux mots de témoignage…

Chapitre II

Malentendus ou malhonnêtetés ?

Chapitre III

Philosophie athée ou théorie scientifique ?

Chapitre IV

Prudent comme le serpent, simple comme la colombe

Chapitre V

Faux ennemis, faux combats…

 

2ème partie

 

LE RÉCIT DE LA CRÉATION EST-IL "HISTORIQUE" ?

 

Chapitre I

Du lobby au ghetto…

Chapitre II

Inspiration et inerrance : les deux postulats de la foi

Chapitre III

Du littéralisme infidèle au non-littéralisme fidèle

Chapitre IV

L'historicité biblique : un acte de foi !

Chapitre V

Du relativisme historique aux certitudes de la foi

 

Vers une non-conclusion

 

 

 

 

 

 

 

 


 Avertissement

 

Les pages qui suivent ont été écrites dans l'élan d'un grand coup de cœur et, à l'évidence, elles en ont gardé plusieurs stigmates : puisse la spontanéité de quelques passages et la rugosité de certaines formulations rencontrer l'indulgence de ceux qui en ont trouvé assez pour commencer à lire ces lignes.

 

Les idées que j'y défends n'en sont pas moins le fruit d'une longue gestation et, si j'ose dire, d'une sérieuse "évolution" spirituelle. Mais la devise de tout bon Protestant n'est-elle pas "Reformata semper reformanda" : Réformé, mais se réformant sans cesse?… Sans fausse modestie, je me considère donc comme un chrétien en route vers une Vérité qu'il ne cernera jamais totalement.

 

Comment pourrait-il en être autrement, d'ailleurs ? Affirmer posséder la Vérité de manière absolue, définitive ne relèverait pas seulement d'une démarche arrogante et sectaire, mais traduirait aussi une attitude impie et sacrilège. En matière de doctrine chrétienne, en effet, prétendre détenir l'ultime Vérité c'est vouloir s'approprier la personne de Jésus-Christ et, à travers lui, tenter de disposer de Dieu lui-même! "Jésus lui dit : Je suis le chemin, la vérité, et la vie. Nul ne vient au Père que par moi."  (Jean 14:6)

 

Mais ces pages ne sont pas le simple fruit d'une réflexion personnelle, elles sont surtout l'expression de l'intime conviction à laquelle je suis parvenu, après m'être mis à l'écoute du témoignage des Écritures. Cette lecture, tous ne la partagent pas : loin s'en faut ! Je peux le comprendre, car ma propre approche des textes concernés a connu de profonds bouleversements au cours de mon évolution spirituelle et aujourd'hui, je ne prétends pas être parvenu à une opinion définitive.

 

Il m'est pénible, cependant, de me voir soupçonné d'aligner ma foi sur la science. Comme je le dis dans mon témoignage, l'attitude partisane de certains scientifiques m'avait d'abord conduit à opérer un repli stratégique vers le créationnisme le plus strict. Mais ensuite, c'est l'approfondissement du Texte qui m'a amené à une lecture symbolique qui permet, il est vrai, d'intégrer certaines hypothèses scientifiques sans que ce ne soit le but recherché au départ.

 

Aussi, quelle que soit la force de mes convictions, elles n'expriment jamais un refus de reconnaître à d'autres le droit de penser autrement… Pour peu que cette pensée procède également d'une conviction issue de la méditation et la prière, et qu'elle ne s'inscrive pas seulement dans la sauvegarde – voire le sauvetage – de traditions évangéliques particulières. Car ces dernières sont aussi suspectes à mes yeux que n'importe quelles traditions religieuses ou philosophiques athées.

 

Mais si ce n'est par goût de la polémique, pourquoi parler d'un sujet aussi brûlant ? Pourquoi prendre le risque de diviser davantage le Peuple de Dieu ?… De façon un peu paradoxale, je répondrai que mon intention est précisément de stimuler une plus grande communion entre enfants de Dieu, en leur épargnant de vaines disputes, à propos d'une question que je considère comme un faux problème.

 

Dès lors la publication de cet ouvrage poursuit un double objectif :

1° à ceux que les positions "créationnistes" traditionnelles ont laissés insatisfaits, j'aimerais proposer une alternative que j'estime tout aussi biblique : celle d'une "création évolutive" instaurée et conduite par Dieu;

2° à ceux qui restent attachés aux positions "créationnistes" traditionnelles de nos milieux évangéliques, j'aimerais montrer que l'on peut penser autrement sans renier pour autant les principes d'inspiration, d'inerrance et d'autorité des Saintes Écritures.

 

Les deux parties de ce livre correspondent à cette double préoccupation et peuvent se lire séparément : la deuxième partie pouvant aussi bien servir de préambule que d'apostille à la première.

 

Mon vœu le plus cher, c'est que les uns et les autres puissent se considérer comme des frères en Christ à part entière, et non se regarder réciproquement comme des espèces de "frères inférieurs": les "créationnistes" stricts considérant les seconds comme des hérétiques patentés; et les "évolutionnistes" théistes regardant les premiers comme de biens naïfs demeurés.

SOMMAIRE GÉNÉRAL

 

 

 

 

 

 


 1ère partie

 

POUR UN CHRÉTIEN ÉVANGÉLIQUE

LA THÈSE "CRÉATIONNISTE"

EST-ELLE LA SEULE ACCEPTABLE ?

 

Chapitre I

Deux mots de témoignage…

La conception d'une "création évolutive" défendue dans ces pages est-elle une position isolée ou le fait d'une "majorité silencieuse" parmi les intellectuels évangéliques ?

 

Chapitre II

Malentendus ou malhonnêtetés ?

Le vocabulaire relatif aux problèmes du créationnisme et de l'évolutionnisme

 n'est-il pas piégé au point de rendre tout dialogue impossible ?

 

Chapitre III

Philosophie athée ou théorie scientifique ?

N'existe-t-il pas une confusion fréquente entre les questions qui relèvent de la recherche scientifique et celles qui procèdent de la réflexion philosophique ou religieuse ?

 

Chapitre IV

Prudent comme le serpent, simple comme la colombe.

Une apologie qui fait de la Bible ce qu'elle n'est pas – un livre de sciences –

ne risque-t-elle pas de la discréditer bien plus que de la protéger ?

 

Chapitre V

Faux ennemis, faux combats…

En portant les efforts de la lutte sur le terrain des sciences, certains croyants ne

négligent-ils pas le combat philosophique et religieux associé à leur vocation spirituelle ?

 

SOMMAIRE GÉNÉRAL

 

 

 

 

 


 Chapitre I

 

Deux mots de témoignage…

 

La conception d'une "création évolutive" défendue dans ces pages

est-elle une position isolée ou le fait d'une "majorité silencieuse"

parmi les intellectuels évangéliques ?

 

 

L'éducation catholique reçue pendant mon enfance m'avait déjà inculqué l'amour du Seigneur et le goût de la piété. Peu avant douze ans, ma conversion m'a fait découvrir la puissance et l'efficacité de cette "épée de l'Esprit" qu'est la Parole de Dieu. La confiance absolue que j'ai placée en elle n'a fait que s'affermir depuis lors.

 

Comme beaucoup de jeunes chrétiens, c'est au lycée, au cours de mon adolescence que j'ai été confronté, pour la première, fois à la théorie scientifique de l'évolution. Heureusement, mon père avait eu la sagesse de m'y préparer en me conseillant la lecture de livres de Daniel Vernet – "La Bible et la Science" – et d'autres auteurs chrétiens dont j'ai oublié les noms. Leurs positions "concordistes" – je ne savais pas encore qu'elles s'appelaient ainsi – m'ont permis de traverser mes études secondaires et, plus tard, mes études d'agronomie, sans véritable problème de conscience. Il faut dire qu'à l'époque, la théorie de l'évolution était encore fort sommaire... tout comme ma formation philosophique, qui ne me permettait pas d'évaluer l'enjeu néo-panthéiste des travaux d'un Teilhard de Chardin, par exemple.

 

Mon premier choc remonte au début des années '70, à la lecture du livre de Jacques Monod : "Le Hasard et la Nécessité".  Je fus vraiment scandalisé par la façon dont ce descendant des Huguenots français profitait de son prestige de prix Nobel pour introduire son idéologie athée au sein de ses théories scientifiques. Il est vrai qu'entre-temps, une modeste formation théologique avait habitué ma pensée à plus de rigueur... et quelque peu aiguisé mon esprit critique. Toujours est-il que cette malhonnêteté intellectuelle me parut tellement insupportable que, pendant quelques temps, je cédai aux arguments strictement "créationnistes" de Jean Flori, l'auteur adventiste de "Evolution ou Création".

 

Hélas, si sa critique des positions "évolutionnistes" ne manquait pas toujours de pertinence, il tombait manifestement dans les travers symétriques lors de son apologie des thèses "créationnistes"; tant il est vrai qu'en cette question, les a priori athées ne font que répondre aux postulats chrétiens, et réciproquement.

 

C'est à cette époque que j'ai pris conscience du caractère illégitime de l'amalgame auquel tous ces auteurs se livraient à propos de la dimension religieuse ou philosophique du problème et de son aspect strictement scientifique. S'il était vrai que les scientifiques athées mêlaient leur philosophie personnelle à leurs thèses scientifiques, il était tout aussi évident que les théologiens ne se gênaient pas pour introduire des considérations scientifiques plus ou moins arbitraires dans leur doctrine... Les dérapages sémantiques – conscients ou inconscients – auxquels se livraient les uns et les autres m'apparurent alors comme une évidence inacceptable. En même temps, la seule réponse cohérente possible s'imposait à mon esprit : une séparation impitoyable des "genres" ! Autrement dit, en tant que croyant, il fallait clairement dissocier la cause première de la création – Dieu – d'avec sa cause dernière : le processus matériel de sa réalisation.

 

Dès lors, si le lien de cause à effet entre Dieu et la création demeurait intact – en même temps que ma foi en l'Ecriture – le processus suivi pour la mise en place de cette création pouvait sans problème être abandonné à la science... Toutefois, dans un premier temps, et de façon très paradoxale, ce n'est pas la science, mais la théologie qui m'a encouragé à reconsidérer la thèse "évolutionniste" avec plus d'attention. Car chaque fois que je méditais les premiers chapitres de la Genèse, je ne manquais pas de ressentir le même embarras que j'avais toujours éprouvé – et toujours étouffé – à la lecture de certains détails. En effet, comment fallait-il appréhender des concepts tels que "le glaibeux" (= "adâmâ"), la "jouissance" (= "éden"), la "vivante" (= "ève"), "l'arbre de la connaissance du bien et du mal", "l'arbre de vie", "le serpent", "la nudité", etc... autant de mots et d'expressions qui me paraissaient davantage relever d'un langage symbolique[1] – comparable à celui de l'Apocalypse – que d'un récit strictement historique, comme on me l'avait toujours affirmé.

 

1 Ce langage symbolique, je ne le vois pas seulement dans le sens littéral de certains mots, mais aussi, pour d'autres mots, dans la référence explicite qu'y fait l'Apocalypse de Jean : "l'arbre de vie": Ap. 2.7; 22.2,14,19; "le paradis" : Ap. 2.7; "le serpent ancien" : Ap. 12.9; 20.2; "la nudité" : Ap. 3.17; 6.15; etc.

 

En principe, je me méfie de mes idées quand elles me paraissent trop originales : le Seigneur m'a souvent montré qu'on est rarement le seul à penser juste et bien. Il m'a fallu plusieurs lectures encore, dont celle de "Révélation des origines" du professeur Henri Blocher – dont les positions "évangéliques" ne peuvent être suspectées – pour que j'ose franchir le pas d'une approche moins littéraliste des textes de la création... On était fin des années '70, début des années '80 : c'est à cette époque que j'ai commencé à paraître suspect aux yeux de quelques collègues !

 

A ce stade de mes réflexions, en effet, l'évolution – pour peu qu'elle soit initiée par Dieu – devenait une alternative parfaitement légitime, par rapport à une création distincte et "ex nihilo" des moindres éléments de notre univers. Comme la réponse à ce dilemme était clairement scientifique, et comme ma formation me permettait la lectures d'ouvrages spécialisés – et surtout l'évaluation des enjeux du débat – j'ai commencé à "potasser" des articles scientifiques un peu plus pointus.[2]

 

2 Cette remarque peut paraître bien prétentieuse, car n'importe quel chrétien moyennement doué est capable de lire un article de vulgarisation scientifique. Je maintiens cependant qu'il est impossible de participer à un débat scientifique, théologique ou même technique, sans la formation spécifique qui permet d'évaluer les implications associées aux différentes options en présence… S'il est risible d'entendre un particulier donner des conseils et des leçons de savoir-faire au plombier ou au maçon qui vient travailler chez lui, il est tout aussi déplorable de voir certains chrétiens s'engager dans des débats qui les dépassent complètement : leur zèle intempestif ne peut que discréditer l'Évangile qu'ils prétendent servir ! "Je leur rends le témoignage qu'ils ont du zèle pour Dieu, mais sans intelligence."  (Romains 10:2) 

 

Très vite, je me suis rendu compte qu'en quelques années, les acquis de la science avaient considérablement progressé. A défaut de preuves véritables, un policier chargé de l'enquête aurait sans doute affirmé qu'on était passé d'une hypothèse vraisemblable à un faisceau de présomptions de plus en plus concordantes.

 

Dans ces conditions, il devenait difficile de ne pas réviser les schémas intellectuels et religieux dans lesquels je me trouvais enfermé depuis si longtemps. La vraie question étant de savoir si l'option strictement "créationniste" exprimait l'esprit du Texte biblique ou la lettre d'une tradition ancestrale respectable, certes, mais non pas intangible.

 

Je n'ai jamais eu à le regretter, car aujourd'hui, les avancées de la biogénétique mettent de plus en plus en valeur les mystérieux programmes qui sont inscrits dans les gènes des êtres vivants, avec et y compris son potentiel d'évolution. – Qui, en effet,  n'a pas entendu parler du récent décryptage du génome humain et des perspectives qu'il ouvre devant nous : jouer aux apprentis sorciers ou glorifier notre Créateur ! – Or cette notion de "programmes" coïncide si bien avec tout ce que la Bible dit des desseins, des plans et des projets de Dieu pour sa création, que mes dernières réticences appartiennent définitivement au passé.

 

Au milieu de la suspicion générale de nos milieux, j'ai souvent rencontré des hommes de foi qui ont suivi un parcours parallèle au mien. Chaque fois, il était amusant de constater qu'après quelques prudentes "manœuvres d'approche", nous nous sentions la liberté d'ouvrir largement notre cœur l'un à l'autre, pour constater nos nombreux points de convergence... et conclure à l'impossibilité de partager nos convictions sans être condamnés par la plupart de nos frères. Par ailleurs, j'ai découvert des hommes qui "font références" dans le monde évangélique, et qui partagent globalement les mêmes idées, ou du moins, la même approche du Texte biblique.

 

Je pourrais citer Henri Blocher, bien sûr, mais aussi, in "Vérité historique et critique biblique" : F.F. Bruce - "Mythe et histoire" - Gordon J. Wenham - "L'Ancien Testament et l'histoire" - Colin Brown - "Le croyant et l'histoire" - ou encore : Hugh Ross - "Dieu et le cosmos" - etc... Dans la mouvance catholique, je songe plus particulièrement à Pierre Grelot - "La science face à la foi" - ou encore à Pierre Mourlon Beernaert - "Aux origines du genre humain" -...

 

Evidemment, je suis loin d'avoir tout lu sur le sujet, tant il est vrai que d'ordinaire, il est assez loin de mes préoccupations. J'avoue, toutefois, que la compagnie de tous ces hommes de valeur m'aide à supporter le soupçon d'apostasie, que plusieurs de mes collègues font encore peser sur ma modeste personne... Il est vrai que certains ne peuvent réfuter mes arguments qu'en jetant la suspicion sur leur auteur : tantôt ouvertement, tantôt plus subtilement, la franchise n'étant pas toujours au rendez-vous de l'affection fraternelle !

 

Aussi, je me sens aujourd'hui relevé de tout devoir de réserve, et j'ose encourager le peuple de Dieu à exiger de ses conducteurs l'information objective, honnête et complète à laquelle tout adulte responsable a droit : dans l'Eglise de Jésus-Christ plus qu'ailleurs ! Je sais qu'en dévoilant mon cheminement intérieur – comme je le fais dans ce témoignage – j'offre une arme commode à ceux qui me perçoivent comme un adversaire de la Parole de Dieu : "Si Roger a fait la moitié du chemin vers le libéralisme, qui nous dit qu'il n'ira pas jusqu'au bout de sa logique, sacrifiant sa foi sur l'autel de la science ?"…

 

Cette inquiétude est tout à fait légitime, et je peux la comprendre. Aussi, j'y répondrai dans la deuxième partie. Mais encore une fois, je ne cherche à convaincre personne et veux seulement proposer une réponse à ceux et celles que le "créationnisme" a laissés sur leur faim. De façon générale, je soumets les pages qui suivent à la réflexion de tous ceux qui font encore de la tolérance une vertu, et qui n'affichent pas une crainte superstitieuse à la seule idée de remettre certaines traditions religieuses en question. Je dédie plus particulièrement ces lignes aux jeunes étudiants chrétiens qui, pour la plupart – je le sais – possèdent encore cette double aptitude.

 

SOMMAIRE GÉNÉRAL

SOMMAIRE DÉTAILLÉ

 

 

 

 Chapitre II

 

Malentendus et malhonnêtetés…

 

Le vocabulaire relatif aux problèmes du créationnisme

et de l'évolutionnisme n'est-il pas piégé au point de rendre

tout dialogue impossible ?

 

 

Dans notre belle langue, comme en toute autre, je pense, beaucoup de mots sont piégés, puisqu'on peut les prendre tantôt dans un sens, tantôt dans un autre. Cette réalité est la source de bien des malentendus et, à elle seule, peut expliquer beaucoup de disputes; car telle personne croit discerner une intention malveillante dans les propos de telle autre, qui ne pensait rien affirmer que de très banal.

 

Tous les chrétiens, soucieux de leur vocation de "réconciliateurs" ont pu constater ce phénomène, et leur médiation commence souvent par la nécessité d'effacer tel ou tel malentendu entre des interlocuteurs qui, dès lors, acceptent de renouer un dialogue interrompu.

 

Il est vrai que les ambiguïtés du langage ne sont pas toujours utilisées de façon innocente : elles peuvent l'être par des gens instruits, mais mal intentionnés, dans le seul but de manipuler des personnes moins instruites qu'eux-mêmes, sur lesquelles ils désirent asseoir leur ascendant intellectuel, politique, philosophique ou... religieux.

 

Le vieux débat qui oppose les "créationnistes" aux "évolutionnistes" me paraît procéder de cette alternative puisque, de part et d'autre, il relève aussi bien de la malhonnêteté intellectuelle que du malentendu : chez les plus instruits comme chez les plus ignorants.

 

Parlant des ambiguïtés du vocabulaire, certains puristes pourraient d'ailleurs me reprocher l'imprécision de celui que j'utilise en abordant le thème de "l'évolutionnisme"; aussi, mieux vaut rappeler que le mot "évolution" peut recouvrir deux concepts différents. Le premier – dont je ne parlerai plus par la suite – n'est contesté par personne, car il est clairement attesté par l'expérimentation scientifique. Les "créationnistes" eux-mêmes ne récusent pas l'existence de diverses formes d'évolutions, dues aux mutations qui peuvent apparaître au sein d'une espèce végétale ou animale : dans le cadre d'adaptations à différents biotopes, par exemple. Mais ce qu'ils nient farouchement, c'est que les mutations puissent engendrer des organismes de plus en plus complexes, et entraîner la transformation d'une espèce en une autre.

 

Ce deuxième concept, radicalement différent du premier, est aussi appelé "évolution", alors qu'il serait plus exact de parler de "transformisme", puisque c'est bien la "théorie transformiste" qu'il recouvre. Toutefois, comme cette hypothèse est passée dans le langage courant sous le nom de "théorie de l'évolution" - et comme ces quelques réflexions ne présentent pas une dimension vraiment scientifique - c'est dans cette deuxième acceptation que je parlerai de "l'évolution".

 

Avant d'aller plus loin, j'aimerais aussi rappeler que beaucoup de "créationnistes" se définissent comme tels, sans l'être vraiment… Bien des chrétiens, en effet, défendent l'idée que Dieu a tout créé "ex nihilo", certes, mais en prenant son temps !  En se basant sur l'idée que pour Dieu "un jour est comme mille ans", ces croyants se sont efforcés de faire coïncider certaines évidences scientifiques – notamment quant à l'âge de l'univers – avec les "jours" bibliques de la création. "Mais il est une chose, bien-aimés, que vous ne devez pas ignorer, c'est que, devant le Seigneur, un jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un jour."  (2 Pierre 3.8)

 

C'est la théorie "concordiste" que plusieurs auteurs ont rendu populaire dans les milieux évangéliques, au cours de l'après-guerre. Comme toujours, il existe plusieurs variantes, mais in fine, toutes ces formes de "concordisme" m'apparaissent comme des formules bâtardes et même quelque peu hypocrites. Car, avec son besoin de trouver de longues périodes de temps pour expliquer la création, je soupçonne cette démarche d'être une lecture "évolutionniste" de la Genèse, camouflée en "créationnisme".

 

Pourquoi, en effet, avoir besoin de ces longues périodes ? Elles n'ont de raison d'être que dans une logique "évolutionniste". Or, s'il a plu à Dieu de tout créer distinctement – ce qui reste une hypothèse valable – je ne vois pas pourquoi il n'aurait pas pu le faire instantanément comme l'affirment les "créationnistes" stricts... Il me semble qu'en ce domaine, chacun devrait avoir le courage d'aller jusqu'au bout de sa logique ou de sa foi. De ce point de vue les "créationnistes" me paraissent plus cohérents que les "concordistes"... mais ce n'est qu'une opinion personnelle !

 

J'en profite pour rappeler que le verbe "créer" - "bara" en hébreu - possède un sens très fort quand Dieu en est le sujet. Or, ce terme n'apparaît qu'en trois occasions distinctes dans le récit de la création qui, partout ailleurs, emploie le mot "asah" : "faire, façonner, produire"... Quand on aborde le vocabulaire de la Genèse, les exégètes "créationnistes" ne font pas vraiment la même distinction que les "évolutionnistes"... Bien que les uns et les autres soient d'accord pour affirmer que quand Dieu "crée", il le fait "ex nihilo", c'est-à-dire à partir de rien de préexistant.

 

Mais pour les "évolutionnistes théistes", ce type de création s'applique seulement aux trois "bara" :

1° lors du passage du néant à la matière,

2° lors du passage de la matière aux êtres vivants "animés" et même "instinctifs",

3° lors du passage des êtres vivants instinctifs à cet être spirituel et moral "créé dans l'empreinte de Dieu" : l'homme ! [3]

 

3 Si l'on admet que l'homme a été créé "à l'image" – ou mieux : "dans l'empreinte" - de Dieu, la question est évidemment de savoir s'il est ici question de notre nature spirituelle ou de notre enveloppe corporelle… Autrement dit : Dieu est-il un pur esprit ou appartient-il à l'ordre des primates ? Pour moi, la question ne se pose même pas… Et pour ce qui est de mon physique, j'assume sans rougir les 99% du génome que le Seigneur m'a donné en commun avec les chimpanzés ! Par contre, je m'interroge toujours sur les raisons qui poussent certains "créationnistes" à y voir un patrimoine génétique commun avec leur Créateur…

 

Il n'est pas sans intérêt de noter que ces trois interventions créatrices de Dieu - au sens fort du terme - correspondent à l'apparition successive :

1° de la matière,

2° de la vie, et

3° du sens éthique et spirituel au sein de la création...

 

Or ce sont les trois hiatus contre lesquels la théorie scientifique de l'évolution butte encore et toujours et qui, comme je l'ai dit plus haut, correspondent assez bien aux trois niveaux d'existence de notre "être", tels qu'ils sont présents dans l'anthropologie paulinienne :

1° le corps, l'être "physique" ou "matériel",

2° l'âme, l'être "psychique" ou "animal", et

3° l'esprit, l'être "spirituel" ou "éthique"...

Ce n'est certainement pas par hasard !...

 

Par contre, quand le texte dit que "Dieu fit ceci ou fit cela", rien n'empêche de le comprendre comme la mise en – ou comme la "programmation" – d'un processus évolutif qui a pu prendre des millions d'années. C'est pour cela que les "évolutionnistes" chrétiens ne croient pas à une évolution livrée aux lois hypothétiques du hasard et de la nécessité, mais plutôt à une "création évolutive" manifestement programmée par Dieu.

 

Cette conception accepte donc l'idée que la création peut s'expliquer par une évolution soigneusement "programmée" par Dieu, et organisée autour de ses trois interventions créatrices "ex nihilo". Tout d'abord, pour "lancer la machine" (1°) lors du passage du néant à la matière… Puis pour "la relancer" (2°) lors du passage de l'existence matérielle à la vie animale et (3°) lors du passage de la vie animale à la vie spirituelle… Ces deux dernières interventions marquant le passage d'un mode d'existence à un autre, de nature différente et de niveau supérieur.[4]

 

4 A noter, pour les pointilleux, que dans la pensée hébraïque, comme chez la plupart des peuples de l'antiquité, les plantes faisaient partie du monde inanimé : ce qui explique que le concept de "vie" n'apparaisse qu'avec la "vie animale" dans le récit biblique... Mais si l'on néglige cette remarque, il n'est pas interdit de voir dans les trois "bara" l'émergence successive de la vie végétale, animale et humaine; ou si l'on préfère, les trois aspects de la vie sur terre : physique, psychique et spirituel… D'autre part, pour le premier point, on pourrait également parler du passage d'un mode d'existence à l'autre si on le présente comme un passage de l'immatérialité à la matérialité de l'univers : ce qui supposerait sa préexistence en Dieu… Spéculation hasardeuse ?

 

Une dernière précision, peut-être, à propos de ce débat... Le fait qu'on n'ait jamais pu démontrer le passage d'une espèce à l'autre a longtemps constitué un atout majeur pour les "créationnistes" et justifie, à côté d'autres considérations, l'existence d'authentiques scientifiques en leur sein... D'autant plus que les partisans du "transformisme" ont dû abandonner l'espoir de découvrir les nombreux éléments intermédiaires - les fameux "chaînons manquants" - qu'une évolution progressive aurait exigés. Mais aujourd'hui, le problème du "mur des espèces" semble en voie de trouver une réponse, grâce au décodage des programmes étonnants qui sont inscrits dans le bagage génétique des êtres vivants. Ces quelques pages ne sont pas l'endroit pour faire le point sur les progrès de la biogénétique; toutefois, si ces derniers répondent aux espérances qu'ils ont suscitées, la position des "créationnistes" stricts deviendra franchement inconfortable.

 

Mais, comme dit le proverbe, "Ne vendons pas la peau de l'ours avant de l'avoir tué !" : la position "créationniste" demeure encore un choix légitime, même si elle se fragilise de jour en jour. Le fait qu'elle ne réponde pas à mon "intime conviction" n'implique pas que je la méprise ou que j'encourage qui que ce soit à le faire… Je souhaiterais toutefois que la réciproque soit vraie ! J'aimerais montrer, en effet, que la position "évolutionniste" n'a rien d'incompatible avec la foi, pour peu qu'on la débarrasse de son idéologie athée.

 

Pour l'heure, je ne vois donc pas de raison pour que les tenants de l'une ou l'autre position se jettent réciproquement l'anathème. Comme ces deux thèses n'engagent pas directement la foi, elles relèvent encore des opinions personnelles – en attendant l'arbitrage définitif de la science – et appellent l'effort d'une tolérance vraiment réciproque.

 

SOMMAIRE GÉNÉRAL

SOMMAIRE DÉTAILLÉ

 

 

 

 Chapitre III

 

Philosophie athée

ou théorie scientifique ?

 

N'existe-t-il pas une confusion fréquente entre les questions

qui relèvent de l'expérience scientifique et

celles qui procèdent de la réflexion philosophique et religieuse ?

 

 

"Créationnisme", "évolutionnisme"... Mais au fait, de quoi parle-t-on quand on emploie ces deux vocables ? Est-ce de religion ou de science ? Est-ce de la cause première ou est-ce de la cause dernière ? Car, même si l'on traite du même sujet, on n'en parle pas sous le même angle : chaque approche possède son propre champ d'exploration, sa propre sphère d'activités. La première – la religion – se limite aux questions spirituelles : elle cherche à définir les lois spirituelles qui président aux relations des êtres humains avec leur Créateur, avec les autres créatures, et même avec la création. La seconde – la science – se limite au domaine matériel : elle s'efforce d'établir les lois matérielles qui régissent le fonctionnement de l'univers, de l'infiniment grand à l'infiniment petit, en passant par toutes les créatures qui peuplent notre planète, l'homme y compris.

 

Il faut préciser que cette dernière proposition concerne surtout les sciences dites "exactes", telles que les mathématiques, la physique, la chimie, la biologie, l'astronomie, etc. Les sciences "humaines", pour leur part, s'attachent plutôt aux relations des créatures humaines entre elles, tentant de définir les lois qui gèrent des liens pour le moins complexes; ce sont la politique, l'histoire, la psychologie, la sociologie, l'ethnologie, etc.

 

Les chrétiens évangéliques n'ont pas, à juste titre, l'habitude de "saucissonner" l'action puissante du Seigneur agissant dans les divers domaines de leur existence. Et de fait, il n'en est aucun qui échappe à ses compétences, puisqu'il en est le Créateur ! Il est donc vrai que le Seigneur intervient, aujourd'hui encore, à tous les niveaux de notre vie : aussi bien spirituel que psychologique, aussi bien physique que matériel... Nier cette perspective, c'est contester l'actualité des miracles : ce que les rationalistes et les matérialistes – aussi bien athées, agnostiques que chrétiens "libéraux" – n'hésitent pas à faire, bien sûr !

 

Mais en dehors des interventions directes de Dieu dans notre existence – des miracles, donc – il faut bien admettre que son action s'inscrit dans des lois très spécifiques, qu'il a lui-même établies sur l'univers. En fait, celles-ci relèvent de trois niveaux distincts, bien qu'en étroite corrélation. Ce sont les domaines physique, psychique et spirituel que, grosso-modo, on pourrait mettre en parallèle avec le corps, l'âme et l'esprit, tels que l'apôtre Paul en parle. "Que le Dieu de paix vous sanctifie lui-même tout entiers, et que tout votre être, l'esprit (= "pneuma"), l'âme (= psuché) et le corps (= soma), soit conservé irréprochable, lors de l'avènement de notre Seigneur Jésus-Christ!"  (1 Thes. 5.23) 

 

Or, dans leur souci – légitime – d'impliquer Dieu dans tous les domaines de leur vie, les évangéliques ont tendance à mettre l'accent sur les interconnections qui existent entre ces trois niveaux, au point d'oublier que ceux-ci sont gérés par des lois différentes. A l'inverse, le rationalisme libéral encourage ses partisans à distinguer radicalement ces trois domaines; ils négligent alors l'influence du spirituel sur le psychique et le physique… au point de nier l'existence de liens démoniaques, par exemple.

 

Aussi, quand j'affirme la nécessité de dissocier les lois spirituelles des lois scientifiques – en les étudiant distinctement – je ne dis pas que Dieu n'est pas le Créateur ou l'initiateur des lois qui régissent l'univers physique. Je dis seulement que l'étude de ces lois – y compris les thèses "évolutionnistes" et "créationnistes" – n'entre pas dans les prérogatives de la Religion – fut-elle chrétienne – dont le domaine se limite aux questions spirituelles, éthiques et philosophiques. Je sais que beaucoup de chrétiens évangéliques n'ont pas l'habitude de faire cette distinction, et que, mal comprise, elle peut paraître sacrilège aux yeux de certains. Aussi, pour éviter le risque d'un malentendu pénible, j'assumerai celui d'alourdir mon propos par un exemple tiré du quotidien.

 

Pour mieux situer ces lignes de démarcations, imaginons donc l'histoire de Monsieur "X", un chrétien souffrant de l'estomac... Consulté en premier, son médecin traitant a diagnostiqué de l'hyperacidité gastrique et lui prescrit une médication appropriée. Toutefois, soupçonnant une profonde amertume et une agressivité rentrée chez son patient, il lui conseille de consulter également un psychothérapeute. Au bout de quelques entretiens, ce dernier découvre qu'il y a dans la vie de Monsieur "X" un gros problème de pardon vis-à-vis d'un membre de sa famille qui l'a gravement offensé. Comme ce psychothérapeute est chrétien, il lui conseille de rencontrer un pasteur qui pourrait l'aider à reconsidérer sa position à la lumière de la Parole de Dieu. Monsieur "X" suit cet avis et se remet foncièrement en question à la lumière de la Bible. Il va se réconcilier avec son parent... et un peu plus tard, suspend son traitement après une totale guérison.

 

Le problème de Monsieur "X" relevait-il du domaine physique, et donc de la médecine : une science sensée "exacte" ? Ou bien du domaine psychique, et donc de la psychologie : une science dite "humaine" ? Ou encore du domaine spirituel, et donc de la foi chrétienne : une "religion" arbitraire ?... La réponse est évidente. Le problème de Monsieur "X" relevait de ces trois domaines : le spirituel étant la cause première, le psychologique la cause seconde et le somatique la cause dernière.

 

Aussi, n'importe quel chrétien évangélique trouvera normal que chacun des intervenants ait agi selon ses compétences personnelles, et seulement dans le cadre de celles-ci. Que penseraient ces mêmes chrétiens, si leur pasteur prétendait leur prescrire une ordonnance médicale ?... ou si leur médecin se mettait à invoquer l'intervention d'une puissance spirituelle plus ou moins suspecte ?... Lorsque des croyants vont chez un médecin, un dentiste ou un chirurgien, c'est pour y chercher une aide médicale et rien d'autre; quand ils vont chez un pasteur, un rabbin ou un prêtre, c'est pour y trouver une aide spirituelle et rien d'autre... Que les uns et les autres aient également besoin de psychologie : c'est sans doute évident ! Par contre, n'est-il pas possible d'être un bon médecin tout en étant athée ? ou un bon pasteur sans rien connaître aux pathologies humaines ? Si, bien sûr... et heureusement, d'une certaine façon !

 

Or, concernant la création, la distinction pour laquelle je plaide dans ces lignes – sans en revendiquer la paternité – est uniquement de cet ordre-là : que Dieu soit la cause première de toutes choses, aucun "évolutionniste" vraiment chrétien ne le contestera jamais... Il laisse seulement aux scientifiques le soin d'expliquer le processus créationnel "programmé" par Dieu à cette fin.

 

En quoi cette conception est-elle plus anathème que d'affirmer que la cause première de la maladie de Monsieur "X" était spirituelle, tout en abandonnant aux psychologues et aux médecins le soin de comprendre et d'expliquer la mystérieuse "alchimie" des maladies psychosomatiques... En dernier ressort, la gloire de la guérison, comme celle de la création, revient tout de même à Dieu et à sa Parole ! En conséquence, il faut bien admettre que l'on ne parle pas le même langage – même si l'on parle de la même chose – quand on traite de "la création" et de "l'évolution" dans une optique religieuse, ou quand on en discute dans une perspective scientifique.

 

On ne peut confondre la démarche qui vise à mieux cerner notre relation avec le Créateur – la théologie – avec celle qui s'emploie à étudier notre relation avec la création – les sciences exactes – ou notre relation avec les autres créatures : les sciences humaines... Accepter une quelconque confusion entre ces trois domaines, c'est prendre le risque d'un retour au panthéisme d'antan ou c'est encourager l'essor du "nouvel âge" : l'un comme l'autre, en effet, considèrent que Dieu est en tout, et que tout est en Dieu; nous-mêmes étant une partie du tout, et donc une parcelle de Dieu.

 

Pourtant, on ne peut se permettre d'ignorer le vieil adage rabelaisien : "Science sans conscience n'est que ruine de l'âme !"... Il appartiendrait donc à la théologie – ou à la philosophie, pour les athées – d'assigner un cadre éthique aux recherches entreprises dans les divers domaines de la science... Mais cela pose un problème politique et législatif délicat, car tous les citoyens d'une nation ne partagent pas les mêmes opinions !

 

De plus, "fixer un cadre moral" ne signifie pas "se substituer" à la recherche scientifique, mais seulement lui rappeler les limites qu'elle ne peut dépasser sans porter atteinte à la dignité de la personne humaine... et de son Créateur ! Tel est le cas, notamment, des questions d'éthique biogénétique et biomédicale... Elles permettent de mesurer le fossé qui sépare actuellement les théologiens bibliques des scientifiques athées, à propos de l'instrumentalisation de la procréation et de la vie humaine : l'embryon humain étant réduit à un simple matériau vivant ! Par ailleurs, les manipulations génétiques actuelles semblent bien incarner une nouvelle forme d'eugénisme, appelant une sévère mise en garde... A défaut d'une législation adéquate, c'est à l'Eglise chrétienne – entre autres – qu'échoit cette responsabilité spirituelle et morale : responsabilité qui s'inscrit dans le rôle éthique, social et politique de toute société citoyenne.

 

Il importe donc que chaque spécialiste – scientifique ou théologien – perçoive avec exactitude les limites de son domaine, et qu'il les respecte sans empiéter sur celui des autres... tout en tenant compte des travaux des autres. On n'imagine pas, par exemple, un théologien sérieux ignorant les derniers travaux de la biogénétique, et se désintéressant des problèmes éthiques que ceux-ci soulèvent. Aussi, pourquoi un biogénéticien devrait-il sciemment ignorer les principes éthiques universellement reconnus par les théologiens et les philosophes de notre époque ?... Ils ne sont pas les seuls à s'inquiéter d'ailleurs : l'Unesco, quelques gouvernements et divers comités d'éthique partagent le même souci.

 

Au XVIIIème siècle déjà, Kant estimait que la personne humaine doit toujours être considérée comme une fin en soi, et jamais simplement comme un moyen !  En pratique, il est vrai que la chose n'est pas si simple, car chaque petit "maître" cherche à reproduire d'autres "lui-même" au travers de ses disciples. Aussi, il est rare qu'il ne transmette pas ses conceptions philosophiques ou religieuses en même temps que ses connaissances scientifiques – à moins que ce ne soit l'inverse – ce qui, dans un cas comme dans l'autre, relève d'une malhonnêteté intellectuelle évidente.

 

L'exemple le plus notoire de ce phénomène de pollution scientifique par une philosophie pathogène, c'est l'introduction arbitraire, dans la théorie de l'évolution, de certains concepts athées, tels que le "hasard", "l'immanence" ou la "nécessité"... Alors que d'un point de vue strictement scientifique, il n'y a pas plus de raisons d'adopter ces notions philosophiques plutôt que d'autres, telles que le "déterminisme", la "transcendance" ou la "providence", par exemple !

 

En fait, la notion de "hasard" n'a de sens qu'en tant que concept – chiffrable – de probabilité mathématique : dans le cadre de calculs statistiques, par exemple. Or en génétique, le nombre des facteurs à prendre en considération est tellement grand, que le calcul des probabilités conduit à des nombres astronomiques. Aussi, les périodes de temps nécessaires, pour une "évolution" livrée au hasard, deviennent quasi infinies... donc impossibles à faire cadrer avec l'âge de l'univers.

 

Toutefois – comme je l'ai déjà signalé – que les "créationnistes" ne se réjouissent pas trop vite ! Depuis peu, les travaux de la biogénétique ont accompli des progrès considérables dans l'étude et le décodage des programmes qui conduisent à l'apparition de nouveaux gènes, et à leur transmission au sein du génome... Reste à expliquer l'origine et l'émergence de ces lois biologiques : les abandonner aux aléas d'un hasard quasi déifié exige bien plus de foi que de les attribuer aux soins d'un Dieu Créateur !

 

Pour les "évolutionnistes" théistes, par contre, les progrès de la science ne sont vraiment pas à craindre, au contraire ! Pourtant, ce n'est pas le faisceau d'indices convergeant de plus en plus vers la thèse "évolutionniste" qui réjouit ces chrétiens. Non ! Ce qui les fait jubiler, c'est la découverte des mécanismes infiniment subtils qui font pressentir le "comment" de l'évolution instaurée par Dieu au moment de la création : rien ne pourrait davantage concourir à sa gloire... Cela peut – à juste titre – paraître subjectif, mais c'est tellement plus merveilleux que la création un peu "magique" – il faut bien l'avouer – que leur paraissent défendre les "créationnistes" traditionnels !... D'une façon ou d'une autre, Dieu se glorifie au travers de toute recherche scientifique, puisque celle-ci magnifie sa création...

 

Il n'est pas rare, d'ailleurs, de voir des scientifiques s'investir dans la recherche comme on entre en religion : que l'on songe à Pierre et Marie Curie, par exemple... Aussi, "en parcourant les objets de leur dévotion", on appréhende mieux "le Dieu inconnu qu'ils révèrent sans le connaître" et qu'il nous appartient de "leur annoncer"... avec la même sagesse que l'apôtre Paul devant l'aréopage d'Athènes ! (Cf. Actes 17.23)  Les théologiens évangéliques n'ont donc rien à redouter de la recherche scientifique : que pourrait-elle découvrir qui n'ait été créé par Dieu ? Par contre, ce qu'il leur appartient de débusquer, de dénoncer et de combattre, ce sont les concepts et philosophies athées qui s'introduisent, aussi bien par effraction que par infraction au sein des théories scientifiques : là est leur vraie responsabilité !

 

Elle ne se limite pas à cela, d'ailleurs, car l'inverse est également vrai : certains doctrinaires se croient obligés d'associer à leurs dogmes des explications "scientifiques" périmées ou farfelues qui ne font que discréditer la foi chrétienne.[5]

 

5 C'est ainsi que j'ai entendu un "créationniste" – universitaire hostile à la théorie du "big bang" – affirmer sans sourciller que les lois de la cosmogonie ayant été bouleversées par le péché d'Adam, on ne pouvait calculer l'âge de l'univers en se basant sur les données de la cosmologie actuelle… En tant que tel – et sans préjuger du fond - l'argument me paraît une arme à double tranchant, qui risque bien de se retourner contre les "créationnistes" qui veulent l'exploiter. En effet, si les lois de l'univers avaient effectivement changé après la chute, cela servirait tout aussi bien les "évolutionnistes" pour expliquer que l'on ne peut aujourd'hui prouver l'évolution, en reproduisant les mutations qui ont permis le passage d'une espèce à l'autre au sein du règne animal… puisque cela se serait passé avant le péché d'Adam !

 

Comme on le voit, la tentation de déborder ses propres frontières existe bien de part et d'autre, malheureusement !  Il est donc temps que des hommes de Dieu – aussi bien créationnistes qu'évolutionnistes – se lèvent pour travailler à l'apologie de la foi : non pas une foi sénile ou infantile, mais une foi adulte, mature, responsable... Une foi capable d'exercer un discernement vraiment spirituel sur son propre contenu.

 

Mais le problème de l'ambiguïté du langage se complique davantage encore, lorsqu'un même vocabulaire est utilisé légitimement, mais avec un sens distinct, au sein de disciplines différentes... C'est ici que l'on revient au faux débat qui oppose les "créationnistes" aux "évolutionnistes" !

 

Si l'on me demande : "Le monde a-t-il été créé par Dieu, ou est-il le fruit d'une évolution livrée au hasard ?" on me demande moins de choisir entre la création et l'évolution, qu'entre Dieu et le hasard. Cette question étant "philosophico-religieuse", je me tourne vers la Bible pour y puiser ma réponse. De ce point de vue, ma conviction est absolue, et ma réponse sans ambiguïté : "L'univers ne s'est pas fait par hasard, mais c'est Dieu qui l'a créé en conformité avec son dessein éternel."   D'un point de vue strictement religieux, on peut donc affirmer que je suis un "créationniste" convaincu !

 

Par contre, lorsqu'on me demande : "Le monde est-il le fruit d'une lente évolution ou bien d'une création instantanée ?" on ne me demande pas de choisir entre la foi en Dieu et une philosophie athée, mais on me demande comment le monde est devenu tel qu'on peut le voir aujourd'hui. Cette question étant d'ordre scientifique, c'est auprès des savants que je cherche une réponse. De ce point de vue, ma conviction est nuancée et ma réponse prudente : "Au stade actuel de la recherche, l'évolution semble s'imposer comme l'hypothèse la plus probable, ses mécanismes étant chaque jour un peu mieux cernés."   Du point de vue strictement scientifique, je suis plutôt un "évolutionniste" en attente de preuves définitives... Et, contrairement à ce que craignent beaucoup de croyants timorés ou lents d'esprit, il n'y a aucune incompatibilité entre ces deux positions puisque, encore une fois, la foi touche à la cause première – la création – alors que la science étudie la cause dernière : l'évolution !

 

SOMMAIRE GÉNÉRAL

SOMMAIRE DÉTAILLÉ

 

 

 

 Chapitre IV

 

Prudent comme le serpent,

simple comme la colombe…

 

Une apologie qui fait de la Bible ce qu'elle n'est pas

– un livre de sciences –

ne risque-t-elle pas de la discréditer bien plus que de la protéger ?

 

 

Comme on le voit, "le créationnisme" et "l'évolutionnisme" se présentent : tantôt comme des doctrines philosophiques et religieuses, quand elles abordent la question métaphysique de nos origines, tantôt comme des théories scientifiques, quand elles se limitent strictement à l'étude du processus matériel de nos origines... Evidemment, ces deux aspects s'interpénètrent constamment, comme le montre l'histoire de Monsieur "X", ou la conception d'une "création évolutive" présentée plu haut.

 

Il s'avère donc indispensable de préciser de quel point de vue on se place quand on en parle... Comme je l'ai déjà fait remarquer, loin d'être impie, cette "distinction des genres" s'avère de plus en plus urgente dans nos milieux évangéliques. Non seulement parce qu'elle relève du bon sens, ou même de l'honnêteté intellectuelle la plus élémentaire, mais aussi pour des raisons spirituelles évidentes.

 

Et pour cause ! N'est-il pas "suicidaire" pour la foi de se placer en position de subordination par rapport à la science ?... C'est à la religion, au contraire – ou à la philosophie – de définir les limites du champ d'activité scientifique; et non aux sciences de fixer les limites de ce qui est "croyable" ou non, en matière de foi. C'est par cette sujétion que l'Eglise chrétienne s'est discréditée, chaque fois qu'elle a voulu intégrer des données scientifiques à sa théologie... Que l'on se souvienne du procès dressé à Galilée, quand celui-ci voulut prouver que c'est la terre qui tourne autour du soleil, et non l'inverse. A cette époque déjà, l'église catholique a cru devoir s'opposer aux théories scientifiques du célèbre astronome, au nom de dogmes qui paraissaient solidement fondés sur la révélation biblique.

 

Aujourd'hui, pourtant, il nous paraît naturel que les conceptions d'un chrétien, en matière de cosmologie, se fondent sur la compétence des astrophysiciens et non sur les croyances des théologiens. Pourtant, lorsqu'il s'agit de la théorie de l'évolution, il semble que beaucoup d'évangéliques soient en train de reproduire l'erreur de l'église romaine du XVIIème siècle envers Galilée... Aussi, que se passera-t-il si les recherches des scientifiques actuels aboutissent à des évidences incontestables ? Les chrétiens évangéliques continueront-ils à faire l'autruche et à s'enfoncer la tête dans le sable d'une ignorance élevée au rang des vertus, ou se mettront-ils à douter de la révélation biblique ?

 

Une théologie qui place ainsi la doctrine chrétienne en balance avec une théorie scientifique me paraît particulièrement dangereuse pour la foi. Car, le jour où la théorie scientifique s'avère exacte, la doctrine chrétienne, dans sa globalité, apparaît infondée aux yeux de l'opinion publique... et frauduleuse aux yeux des croyants mal affermis. Ceux-ci délaissent alors la piété évangélique au profit d'une religion plus libérale; ou alors, ils abandonnent la foi chrétienne pour adopter les conceptions athées colportées par quelques "scientifiques" sans scrupules...

 

C'est ce qui s'est passé, peu après l'époque de Galilée, avec l'avènement du "siècle des lumières", de la "raison cartésienne" et du "libre examen". C'est aussi ce qui se reproduit aujourd'hui avec les jeunes croyants qui ne sont pas vraiment ancrés dans la foi. Il faut savoir qu'en ce domaine, beaucoup d'adolescents chrétiens abordent leurs études secondaires - et même supérieures - avec les notions bibliques reçues à l'école du dimanche : à savoir la conception enfantine d'un Dieu créateur qui, tel Merlin l'enchanteur, s'est promené dans l'univers la baguette magique à la main, créant ici notre planète bleue, là une galaxie; ici une pâquerette, là un baobab; ici une petit lapin, là un rhinocéros...

 

La foi de nos jeunes gens sort rarement intacte du choc résultant de la rencontre de cette "théologie" primaire avec le "scientifisme" athée de leurs professeurs. Mais attention ! Qu'on ne me dise pas que ces défections sont imputables à telle ou telle idéologie athée... Celles-ci n'ont jamais pu que titiller le fondement d'un "château de cartes" doctrinal qui ne demandait qu'à s'effondrer. Aussi, pour moi, cette responsabilité incombe à l'obscurantisme et au sectarisme des "docteurs" qui, au sein de nos communautés, persistent à faire, du processus "créationniste", un dogme religieux, plutôt qu'une hypothèse scientifique acceptable, certes... défendable, peut-être... mais de toute façon, une théorie à mettre honnêtement en balance avec le processus d'une "création évolutive" dirigée par Dieu... du moins, tant que ni l'un ni l'autre ne seront l'objet d'une démonstration scientifique évidente... Je parle des deux hypothèses en présence, bien sûr, pas de l'intervention divine : celle-ci demeure et restera toujours l'objet d'un acte de foi, Dieu merci !

 

Evidemment, une telle démarche demande beaucoup d'humilité et de sagesse de la part de nos responsables : assez d'humilité pour confesser les limites de leur savoir et renvoyer nos jeunes vers les scientifiques compétents… assez de sagesse pour former et exercer nos jeunes au discernement des diverses philosophies disséminées dans les cours qu'ils reçoivent. Personnellement, il me semble qu'une initiation critique – pas nécessairement plus – aux philosophies contemporaines serait bien plus appropriée qu'une désinformation scientifique ou qu'une intoxication doctrinale pour les préparer au "choc culturel" qui les attend à l'université, et parfois au lycée, déjà…

 

Pour la plupart des chrétiens qui arrivent à l'âge adulte en demeurant fidèles à leur foi, la question n'est pas réglée pour autant. La plupart sont des croyants honnêtes, sincères et quelque peu instruits. Aussi, même si c'est confusément, ils perçoivent bien le malentendu entourant un problème qui demeure sans réponse vraiment pertinente, et qui ne manque pas de les embarrasser. Car, d'une part, dans leur église, on persiste à leur dire que le concept biblique de création est totalement incompatible avec la doctrine athée de l'évolution. Et d'autre part, au cours de leurs études, on leur a parlé du "big bang", des époques géologiques, de l'évolution des espèces, des préhominiens, etc. comme de faits scientifiques incontournables...

 

Certes, "il faut croire pour comprendre, plutôt que comprendre pour croire", mais la dichotomie entre foi et raison a ses limites. Non pas qu'il y ait "quelque chose d'impossible à Dieu"  (Luc 1.36-37) – la naissance de Jean-Baptiste est là pour le prouver – mais une fois encore, on ne peut assimiler le processus matériel de la création à sa portée spirituelle pour la foi... Si les principes et enseignements spirituels révélés dans l'Ecriture doivent demeurer au centre de notre profession de foi – contre toute logique rationaliste ou matérialiste – les lois de la physique, de la chimie, de la biologie... demeurent exclusivement l'objet de la recherche scientifique. Les malheureux chrétiens qui ne font pas cette distinction, risquent bien de devenir les victimes d'une véritable schizophrénie intellectuelle ou spirituelle !

 

A première vue, pour y échapper tout en restant chrétien, il n'existe que deux solutions. La première – déjà citée – consiste à croire la science, tout en relativisant la confiance que l'on place dans le texte biblique : c'est l'optique adoptée par la plupart des croyants libéraux, plutôt rationalistes et farouchement attachés au principe du "libre examen". La deuxième solution réside dans une lecture "littéraliste" de la Bible, associée à la négation de tous les acquis de la science qui mettent cette lecture en péril : le plus souvent, en qualifiant ces connaissances d'escroqueries scientifiques et de malversations intellectuelles. Les chrétiens évangéliques ont généralement opté pour cette seconde solution... A l'exception de ceux, de plus en plus nombreux - et que j'ai rejoints - qui ont résolument ouvert une troisième voie en choisissant de "rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu."  (Luc 20.25)... Entendez : "rendre à la science ce qui est à la science et à la foi ce qui est à la foi !"

 

SOMMAIRE GÉNÉRAL

SOMMAIRE DÉTAILLÉ

 

 

 

 Chapitre V

 

Faux ennemis, faux combats…

 

En portant les efforts de la lutte sur le terrain des sciences,

certains croyants ne négligent-ils pas le combat philosophique

et religieux associé à leur vocation spirituelle ?

 

 

Les chrétiens demeurés fidèles aux traditions "créationnistes" l'ont fait d'autant plus volontiers qu'on leur a décrit, en long et en large, les tâtonnements maladroits, les fausses pistes et surtout les supercheries réelles ou supposées qui ont jalonné la piste de la recherche scientifique "évolutionniste" depuis plus d'un siècle. C'est oublier que la démarche scientifique ne repose pas sur une révélation, à l'instar de la foi, et encore moins sur la "science infuse" ! En principe, il n'y a donc aucune raison de s'étonner des balbutiements de la recherche scientifique : celle-ci étant fondée sur l'expérimentation, elle est tâtonnante par définition...

 

Quant aux "bricolages" réalisés par quelques "évolutionnistes" de la première heure, ce sont des supercheries condamnables évidemment, mais qui font sourire aujourd'hui, tant leur naïveté paraît grande. Aussi, elles n'invalident en rien les techniques autrement sophistiquées de la recherche actuelle. D'ailleurs, l'expérience de Louis Pasteur, destinée à convaincre l'opinion publique de l'efficacité de son vaccin contre la rage, reposait, elle aussi, sur une tricherie. Mais plus personne ne songe à lui en tenir grief aujourd'hui, tant sa découverte a été bénéfique pour l'humanité ![6]

 

6 Pour la petite histoire, cela s'est passé lors de la première démonstration publique de l'efficacité du vaccin anti-rabique sur un échantillon de plusieurs moutons. Une partie des moutons furent vaccinés et l'autre pas. Quelques jours après, le virus de la rage fut injecté à tous les moutons, vaccinés ou non. Mais pour s'assurer qu'aucun mouton non-vacciné n'échappe à la mort – ce qui eut été déplorable pour sa "démonstration" – il leur fit injecter secrètement une dose létale de bichromate de potassium…

 

Par contre, je n'ai aucune indulgence pour les chercheurs – parfois de haut niveau – qui ont mis leur réputation au service de préjugés raciaux ou antireligieux. C'est à juste titre qu'ils subissent – souvent à titre posthume – les foudres de mes frères demeurés "créationnistes". Aussi, pour peu que ces derniers ne confondent pas les attaques "antireligieuses" avec les critiques "anticléricales" dont ils ont pu être l'objet, je les rejoins sans hésiter pour condamner, non les travaux, mais la malhonnêteté intellectuelle de ces scientifiques.

 

Les chrétiens évangéliques restés attachés au "créationnisme" s'y sont également trouvés encouragés par l'existence d'une association américaine de "scientifiques créationnistes" qui défendent la thèse d'une terre jeune et d'une apparence d'âge pour les espèces qui l'ont peuplée... On peut, avec raison, se réjouir de l'existence de ces scientifiques réactionnaires : il n'est jamais bon que la recherche fonctionne dans le cadre d'une pensée unique. Elle a besoin de se frotter à une contestation, et donc de rencontrer des défis pour progresser.

 

Par contre, on ne peut pas dire que cette association – peu et mal représentée en Europe – compte beaucoup de chercheurs de haut niveau en son sein, ni que ces derniers aient réalisé des découvertes déterminantes pour la défense de leurs convictions... D'ailleurs, il arrive qu'on qualifie un peu vite de "chercheurs" ou de "savants" les chrétiens issus de nos milieux qui ont acquis des grades académiques tout à fait honorables, certes, mais qui restent d'obscurs praticiens au sein du monde scientifique...[7]

 

7 L'usage veut que les titres de "chercheurs" et de "savants" soient réservés aux scientifiques dont les travaux ont été publiés dans l'une ou l'autre des rares revues scientifiques mondiales… ou dont les découvertes ont été récompensées par un Nobel ou un autre prix prestigieux !

 

Si bien que, pour respectables qu'elles soient, les convictions "créationnistes" des membres de cette association demeurent plus religieuses que scientifiques !

 

Toutes ces ambiguïtés peuvent expliquer le malaise qui s'empare des chrétiens les plus instruits, chaque fois que ce sujet est évoqué en leur présence. Il faut dire qu'en ce domaine, l'enseignement est souvent "en retard d'une guerre" dans nos milieux... Beaucoup croient encore que la théorie de l'évolution s'arrête aux thèses darwiniennes, et qu'être "évolutionniste" implique nécessairement que l'on accepte l'idée que "l'homme descend du singe" : hypothèse définitivement obsolète, et abandonnée depuis plus d'un demi siècle !

 

Il est vrai que certains instituteurs et professeurs, motivés par un scientisme plutôt suspect, l'enseignent encore à nos enfants. Il n'est pas rare que ceux-ci nous ramènent une image débile, quoi que très populaire, montrant un chimpanzé qui chemine sur la ligne du temps et se redresse progressivement pour devenir un homme...

 

S'il y a un combat à mener sur ce genre de questions – et il y en a un – c'est sur la plan scientifique qu'il doit l'être et non sur le plan religieux... "Ne donnons pas les choses saintes aux chiens, et ne jetons pas nos perles devant les pourceaux de peur qu'ils ne les foulent aux pieds, ne se retournent et ne nous déchirent !"  (Matthieu 7.6)  Par contre, si nous produisons la preuve que les singes sont peut-être nos lointains "cousins" – quant au physique – mais certainement pas nos ancêtres, la vindicte de ces "petits maîtres" à l'égard de nos enfants risque d'être à le mesure de l'humiliation subie.

 

Mais clamer la vérité implique un prix à payer : nos enfants doivent aussi l'apprendre. Encore faut-il que l'enjeu en vaille la peine ! En l'occurrence, cela reste à démontrer… A mon sens, mieux vaut garder son énergie pour le combat spirituel, en le menant là où il doit l'être; c'est-à-dire en dénonçant les philosophies partisanes – telle que la notion athée de "hasard" – qui s'introduisent clandestinement dans l'enseignement de sciences réputées objectives.

 

Par ailleurs, beaucoup de croyants s'entêtent encore à combattre la théorie du "big bang", s'imaginant qu'elle met leur foi en péril. De nos jours pourtant – surtout depuis les informations acquises grâce aux télescopes spatiaux "COBE" et "Hubble" – c'est plutôt un quarteron de scientifiques athées qui combattent cette théorie, parce qu'elle induit, un peu trop à leur goût, la nécessaire existence d'une origine et donc d'une création… qui implique un Dieu créateur !

 

Dès lors, certains articles de vulgarisation scientifique se complaisent à afficher des titres accrocheurs, du genre : "Le Dieu créateur est de retour"… Et quelques "créationnistes" se sentent autorisés à en publier de plus dithyrambiques encore, pour célébrer la victoire de leur juste cause... Las ! ils ne se rendent pas compte que les scientifiques contemporains qui reviennent à certaines formes de "croyances", le font précisément parce que, pour eux, le "big bang" et l'évolution sont devenus des faits incontournables. La chose serait plaisante si elle ne desservait autant la cause de l'Evangile... Décidément, il est bien vrai que "les enfants de ce siècle sont plus avisés... que les enfants de lumière !"  (Luc 16.8)  

 

Cela nous ramène au problème déjà signalé plus haut, à savoir : la difficulté, et même l'incapacité de beaucoup de croyants d'apprécier l'importance et la validité des arguments présentés par la science, du fait que cette évaluation exige une formation scientifique de plus en plus pointue. Or, quelle que soit l'époque, la nature superstitieuse de l'homme est telle, qu'il attribue une explication magique ou religieuse à tous les phénomènes qui ne trouvent pas une explication immédiate à ses yeux. S'agissant de l'évolution, il est évident qu'il n'y a, et qu'il n'y aura jamais d'explication accessible à l'homme de la rue : autant le reconnaître avec lucidité, pour se garder de toute doctrine s'apparentant à de la superstition.

 

Certes, on ne peut faire grief à nos responsables de leurs carences dans le domaine des sciences exactes : la biochimie, l'astrophysique, la physique nucléaire, la biogénétique, etc. ne sont pas inscrites au cursus des instituts bibliques. Mais alors, s'agissant de quelques-uns d'entre eux, on aimerait qu'ils aient la décence, sinon le bon sens, de respecter le travail des chercheurs de ces diverses disciplines. Rien n'est plus affligeant que de voir certains prédicateurs se pavaner dans leur ignorance, et de les entendre déformer les Ecritures pour mieux se moquer de "la sagesse" et de "la connaissance" des savants de notre époque. Ce faisant, ils versent dans les travers qu'eux-mêmes croient devoir condamner chez les scientifiques : "se vantant d'être sages, il sont devenus fous"  (Romains 1.22) et "s'abandonnant à leurs penchants naturels... ils parlent d'une manière injurieuse de ce qu'ils ignorent !"  (2 Pierre 2.12)

 

Evidemment, le succès de ces prêcheurs est assuré auprès des âmes simples qui les écoutent bouche bée. Comment ne seraient-elles pas flattées de s'entendre dire que le seul fait d'acquiescer à cette "bonne parole" fait de la moins instruite d'entre elles une personne beaucoup plus intelligente que tous ces "pseudo-scientifiques" athées... Spécialistes que, par ailleurs, ils sont bien contents de trouver quand ils tombent malades !

 

Si le problème n'était imputable à un manque de connaissance et de discernement, on pourrait presque taxer de barbarie les responsables de ce désastre... Mais leur sincérité est indéniable... même si elle n'est pas un gage de vérité : ne dit-on pas que "l'enfer est pavé de bonnes intentions" ? Aussi, beaucoup plus que leur ignorance de l'actualité scientifique, ce qui me trouble chez ces bergers, c'est leur refus de principe, clairement exprimé, de se remettre en question... ou même d'accepter qu'il soit bibliquement possible de penser autrement qu'eux.

 

Au vu d'une telle arrogance, il y a matière à s'inquiéter sérieusement quant à la doctrine qu'ils professent; surtout quand on sait qu'il n'est pas de progrès spirituel sans remise en question, sous l'action du Saint-Esprit. En effet, sans remise en question : pas de conviction de péché; sans conviction de péché : pas de repentance; sans repentance : pas de progrès spirituel... Si bien qu'il me coûte de constater, à propos de frères en Christ, que leur besoin de certitudes l'emporte sur leur soif de vérité, s'inscrivant par là même au nombre des attitudes sectaires.

 

Ceci venant s'ajouter à ce qui précède, je pense avoir suffisamment montré que toute cette affaire repose sur un faux débat : attribuable, pour l'essentiel, à l'incompétence ou à l'incapacité manifestée par certains conducteurs quand il s'agit de discerner ce qui concerne la foi et ce qui relève de la science.

 

Cependant, pour qui veut bien consentir à cette distinction, tout s'éclaire : les "qui ?",  les "pour qui ?"  et les "pourquoi ?"  de la création intéressent la foi et uniquement la foi... Les "quand ?"  et les "comment ?"  regardent la science et uniquement la science... Tant que la science s'occupe de ses propres questions et que la religion se cantonne dans les siennes, il n'y a pas de problèmes de bon voisinage. Les complications commencent toujours quand l'une d'entre elles vient s'immiscer dans le domaine réservé à l'autre. Aussi, quelle que soit la réponse apportée par la science au processus de la création – création stricte, concordisme ou création évolutive – la foi ne pourra pas s'en trouver affectée, puisqu'elle n'est pas directement impliquée !

 

Et de fait : comment se fait-il que ce soient les croyants dotés d'une bonne formation biblique et bien formés dans les disciplines scientifiques, qui ne voient pas d'incompatibilités entre la Bible et la science ? La réponse me semble évidente... Par contre, ce sont souvent des responsables d'églises, bien formés du point de vue biblique, mais peu au fait des questions scientifiques, qui refusent d'abandonner à la science la réponse à des questions qui sont manifestement du ressort de cette dernière.

 

L'attitude de ces croyants me paraît d'autant plus regrettable que, pour la plupart des autres questions scientifiques, ils ne manifestent aucune réserve. Ils trouvent naturel de chercher auprès d'un médecin spécialiste, par exemple, une réponse qu'il ne leur viendrait même pas à l'idée de chercher dans la Bible... à tort, parfois ! – Je pense ici à toutes les victimes de liens occultes que des pasteurs orientent sans succès vers des soins psychiatriques. – Aussi, pourquoi ne pas adopter la même démarche et manifester une confiance – mieux fondée cette fois – à l'égard des scientifiques spécialisés dans la recherche du processus matériel de nos origines ?

 

Je sais que cette dernière perspective éveille une réaction d'allergie quasi viscérale chez pas mal d'évangéliques. C'est pourquoi, avant de clôturer cet ensemble de réflexions, j'aimerais mettre en évidence le caractère tyrannique de cette hostilité.

 

Pour illustrer cet arbitraire, revenons un instant aux théories de Galilée sur les mouvements de la terre et du soleil. Aujourd'hui, n'importe quel croyant, même évangélique, donne raison à Galilée "contre" la Bible… Puisque celle-ci affirme clairement que : "le soleil se lève, le soleil se couche, et soupire après le lieu d'où il se lève à nouveau."  (Ecclésiaste 1.5) et "qu'aux extrémités du monde, Dieu a dressé une tente pour le soleil."  (Psaume 19.4), etc.

 

Jusqu'à la Renaissance, les croyants lisaient ces textes de façon littérale et n'hésitaient guère à envoyer au bûcher ceux qui n'en faisaient pas autant. Il semble donc légitime de se demander : Qu'est-ce qui a bien pu convaincre l'ensemble de la chrétienté de changer d'avis sur une question qui semblait devoir mettre l'autorité de l'Ecriture en péril ?... Est-ce une meilleure connaissance des langues bibliques ? Est-ce l'émergence de l'exégèse et des doctrines réformées ? Est-ce l'influence néfaste des nouvelles philosophies ?...

 

Absolument pas ! Car aucune considération théologique ou biblique n'aurait pu faire fléchir les théologiens de l'époque qui, malgré leurs interprétations différentes, étaient tous attachés à ce principe : "La Bible le dit, donc c'est vrai !"  Il n'y avait donc rien à discuter...  Et pourtant : aujourd'hui, tous les chrétiens admettent – évangéliques en tête – qu'à l'évidence, tous ces textes bibliques exprimaient une réalité, certes, mais au moyen d'expressions poétiques qu'il est inconcevable de prendre au premier degré...[8]

 

8 Il est intéressant de noter que les évangéliques acceptent ici une approche exégétique que les théologiens libéraux leur reprochent de ne pas adopter ailleurs. C'est le cas, notamment, de tous les textes rapportant des miracles, puisqu'à leurs yeux ceux-ci ne peuvent relever que du merveilleux chrétien. J'insiste sur le fait qu'une telle démarche est étrangère à mon propos. Certes, j'encourage également une lecture au second degré, mais seulement pour les textes présentant des critères littéraires qui l'imposent : comme certains passages de l'Apocalypse et du début de la Genèse… Mais je tiens à préciser que, pour moi, le caractère miraculeux d'un récit n'en fait pas nécessairement un texte poétique.

 

En fait, il faut bien admettre – et c'est inquiétant – que la seule autorité qui ait pu contraindre les théologiens à modifier leurs positions doctrinales, c'est la science… Ce sont des considérations aussi bassement matérielles qu'une "hypothèse" scientifique, prouvée par des calculs "théoriques" d'abord, et transformée ensuite en un véritable "fait" scientifique par les voyages d'exploration de Christophe Colomb, de Magellan et des autres grands navigateurs de l'époque... 

 

Mesure-t-on vraiment la gravité de ce phénomène, et surtout, combien ses implications sont redoutables pour la foi ? Ainsi, pour être valide, notre exégèse devrait se soumettre à l'épreuve de la science ?[9]

 

9 Malheureusement, les sciences ne sont pas le seul domaine où la foi chrétienne s'est vu donner des leçons "d'évangélisme" venant de la société civile. N'a-t-il pas fallu attendre la promulgation des "Droits de l'Homme" pour mettre fin à un esclavage dont de braves protestants profitaient sans aucun état d'âme ? Pour que les femmes se voient reconnaître une égalité avec l'homme que bien des églises leur contestent encore aujourd'hui ? Pour que l'apartheid trouve enfin une solution au sein d'un Protestantisme qui lui offrait son meilleur terreau ?… Ici encore, c'est contraints et forcés par le monde extérieur que les chrétiens se sont enfin décidés à revisiter le Texte biblique !

 

N'est-il pas étrange qu'en cinquante ans, je n'ai jamais entendu un chrétien évangélique s'inquiéter de ce qu'une preuve de nature profane puisse ainsi "démolir" un dogme biblique… du moins quand c'est a posteriori ! Chez la plupart d'entre eux, cette inquiétude n'existe qu'a priori, et seulement pour tout ce que la science n'a pas encore réussi à prouver... Confrontés à de telles inconséquences, comment voulez-vous que nos jeunes intellectuels ne se posent pas de questions ?

 

Mais en réalité : pourquoi le fait de donner raison à Galilée "contre" la Bible ne pose-t-il plus de problème aux évangéliques de notre époque ? Tout simplement parce que les théories de Galilée étaient sans incidences sur les doctrines chrétiennes. Tout le monde admet aujourd'hui que le "comment ?" et le "quand ?" des mouvements de la terre et du soleil n'ont strictement rien à voir avec la théologie, puisque pour cette dernière, seuls importent le "qui ?" le "pour qui ?" et le "pourquoi ?" de ces choses...

 

Comme on le voit, pour cette question, les évangéliques n'ont rien fait d'autre – a posteriori – que ce que je les invite à faire – a priori – au sujet de la création... avec discernement toutefois, afin de ne pas discréditer les Ecritures Saintes. Aussi, pour la énième fois, je ne peux que les engager à étudier la Bible en séparant les éléments spirituels – qui procèdent vraiment de la théologie – d'avec tous les éléments scientifiques et culturels, qui relèvent des sciences exactes ou des sciences humaines. Car transformer une théorie scientifique en dogmes religieux, ce n'est pas seulement faire de la fausse théologie, c'est aussi s'engager dans une théologie faussement biblique...

 

Ainsi, puisque les questions matérielles relatives à la création soulèvent aujourd'hui le même type de problème que celui présenté par les théories de Galilée en son temps, il n'y a pas de raison de les traiter autrement... même si les premières sont plus difficiles à cerner pour le profane. Il est vrai, en effet, qu'en ce qui concerne les mouvements de la terre et du soleil, il ne faut pas sortir de polytechnique pour vérifier que la terre tourne sur elle-même en 24 heures et autour du soleil en 365 jours...

 

Mais le chrétien évangélique est-il homme à ne croire que ce qu'il voit ? Certainement pas, car : "Heureux ceux qui n'ont pas vu, et qui ont cru !"  (Jean 20.29)  Serait-il homme à ne croire que ce qu'il peut comprendre, alors ? Pas d'avantage, car on peut constater un phénomène, sans en comprendre le mécanisme : combien de croyants sont-ils à même de saisir toutes les lois qui régissent les mouvements du cosmos ?...

 

Dès lors, le chrétien est-il homme à ne croire que la Bible ? Sans doute ! mais la Bible n'est pas un traité d'astrophysique. Elle nous révèle bien que c'est Dieu qui a créé la terre et le soleil, mais elle ne nous explique pas comment il a fait... et encore moins les lois de la relativité, de l'entropie, de la mécanique quantique... et de tant d'autres subtilités qui demeurent des mystères pour les profanes que nous sommes.

 

Aussi, d'une façon ou de l'autre, quand ils abordent les questions scientifiques, les chrétiens sont bien obligés de faire confiance aux spécialistes de ces diverses disciplines... en excluant du débat toute philosophie ou religion sous-jacente ! C'est pour cette raison que la question du "créationnisme" et de "l'évolutionnisme" ne présente finalement qu'un intérêt très relatif à mes yeux : ce n'est jamais que la partie émergée de l'iceberg.

 

L'objet de mes préoccupations est beaucoup plus profond : il réside dans l'intolérance manifestée aujourd'hui par certains évangéliques, envers toute conception qui n'entre pas dans le schéma de leurs traditions. J'ai la conviction que toute forme d'intolérance vient de la peur de l'autre, quand on le perçoit comme un danger potentiel. En l'occurrence, le danger vient d'un risque de déstabilisation, d'une remise en question des "croyances" ancestrales. Or, là est bien la question : "Le créationnisme est-il un point fondamental de la doctrine chrétienne, ou fait-il partie des croyances traditionnelles de l'Eglise ?"

 

Pour certains, la tentation de mettre le processus de la Création au rang des doctrines bibliques – et même des dogmes religieux – subsistera sans doute toujours. Quelle que soit l'option retenue – créationniste, concordiste ou évolutionniste – ils se sentiront alors le devoir de présenter leur opinion personnelle comme l'expression de la seule doctrine biblique légitime... Dès lors, je crains que la lecture de cette étude n'ait pu que les irriter, sans aucun recours possible !

 

Pour d'autres – et je songe à la plupart des "créationnistes" – il est possible qu'après réflexion et prière, le concept d'une évolution programmée par Dieu paraisse toujours inacceptable : c'est tout à fait légitime et je ne tiens pas spécialement à les voir changer d'avis... Si j'ai attiré leur attention sur les faiblesses de leur position, c'est seulement pour leur montrer que l'option "créationniste" – tout comme la mienne – présente des failles qui deviennent dangereuses pour la foi dès qu'on prétend la radicaliser.

 

A défaut de charité chrétienne, l'honnêteté intellectuelle la plus élémentaire devrait donc nous contraindre à plus de modestie et de réserve... Ce faisant, chacun devrait pouvoir reconnaître aux autres chrétiens le droit de penser autrement, sans encourir le risque d'un procès en hérésie.  Pour ma part, je n'en demande pas plus !

 

SOMMAIRE GÉNÉRAL

SOMMAIRE DÉTAILLÉ

 

 

 

 

 


 2ème partie

 

LE RÉCIT DE LA CRÉATION

EST-IL "HISTORIQUE" ?

 

 

Chapitre I

Du lobby au ghetto…

La crainte de verser dans les excès de la théologie libérale ne pousse-t-elle pas

certains évangéliques à se constituer en lobbies, voire en ghettos ?

 

Chapitre II

Inspiration et inerrance : les deux postulats de la foi.

Une approche non "créationniste" du Texte Biblique est-elle compatible avec

le double principe de l'inspiration et de l'inerrance des Ecritures Saintes ?

 

Chapitre III

Du littéralisme infidèle au non littéralisme fidèle.

Une approche non "littéraliste" des premiers textes de la Bible est-elle conforme

aux règles de l'exégèse généralement admise dans les milieux évangéliques ?

 

Chapitre IV

L'historicité biblique : un acte de foi !

Les récits de la Genèse présentant la création et l'origine du péché sont-ils

des récits "historiques", au sens strict du terme ?

 

Chapitre V

Du relativisme historique aux certitudes de la foi.

Le crédit accordé aux Ecritures Saintes doit-il se limiter

aux récits "strictement historiques" ?

 

Vers une non-conclusion...

 

SOMMAIRE GÉNÉRAL

 

 

 

 

 

 

 


 Chapitre I

 

Du lobby au ghetto…

 

La crainte de verser dans les excès de la théologie libérale

ne pousse-t-elle pas certains évangéliques à se constituer en lobbies,

voire en ghettos ?

 

 

Une lecture non littérale des premiers chapitres de la Genèse - telle que je la pratique dans la première partie de cet ouvrage - ne peut qu'irriter les adeptes d'un "littéralisme" pur et dur. Si, comme je l'ai fait, un chrétien ose mettre en cause l'opportunité d'appliquer une exégèse "littéraliste" à ces textes, il se voit ipso facto accusé de mettre en question l'autorité de l'Ecriture et donc de douter de son inspiration divine et de son inerrance… Pour beaucoup, se poser la question c'est déjà commettre un péché.[10]

 

10 Il faut savoir qu'en Belgique, il existe une "américanophilie" beaucoup plus prégnante que dans les autres régions francophones d'Europe. Elle s'impose d'autant plus au sein du monde évangélique que la plupart de ses responsables ont été directement ou indirectement formés à cette école… d'où un "littéralisme" biblique beaucoup plus tenace, bien que non généralisé.

 

Aussi, celui qui ne dissimule pas ses divergences herméneutiques ne risque rien de moins qu'un procès en hérésie.  Si bien que, dans nos milieux, bien peu prennent le risque de transgresser un tabou en soulevant le problème d'un dogme devenu intangible… C'est une situation que je déplore d'autant plus sincèrement que mon intention n'est vraiment pas de me fâcher avec qui que ce soit, et surtout pas à propos d'un sujet que je considère comme un faux problème.

 

La logique voudrait alors que je n'en parle pas, tout simplement… Mais ce n'est pas possible, hélas ! Car face à l'intolérance, il n'existe qu'une alternative : soit se retirer dans sa tour d'ivoire, drapé dans sa dignité offensée, soit tenter, envers et contre tout, de proposer une réponse raisonnable aux déclarations péremptoires de ses paires. Cette deuxième solution étant la seule susceptible de conduire à un dialogue fraternel, et donc la seule à offrir la perspective d'une réconciliation entre des thèses réputées inconciliables, c'est elle qui s'est imposée à moi, sans recours possible.

 

Mais alors, il devient impossible d'évincer la question qui revient constamment dans ce genre de discussion, à savoir celle de "l'historicité" des premiers textes de la Genèse. Car en pratique, s'interroger sur l'historicité des premiers chapitres de la Genèse, c'est s'interroger sur le bien-fondé d'une lecture "littérale" des textes concernés, et réciproquement. Il faut dire que la plupart des responsables évangéliques ont, tout comme moi, été formés dans la hantise du modernisme et plus particulièrement de la théologie "libérale".

 

Dans ce contexte, la propension la plus fréquente est d'ignorer les progrès des sciences bibliques qui ne viennent pas conforter un édifice théologique fait de certitudes péniblement accumulées. Dès lors – et c'est là que je me démarque – mieux vaut nier l'une ou l'autre évidence et "s'en tenir à ce que l'on a toujours enseigné", plutôt que d'ouvrir la boîte de Pandore… Car alors : "Où s'arrêtera-t-on ?"…

 

Même si cette option n'est pas la plus irréprochable au plan intellectuel, elle est sans conteste la plus confortable aux plans théologique et pédagogique. On peut donc comprendre qu'elle paraisse justifiée aux yeux du plus grand nombre : pour eux, le choix du moindre mal s'identifie avec celui du moindre risque.

 

On peut aussi déplorer ce manque d'ouverture et cette absence de perspective spirituelle, mais il s'avère difficile de les dénoncer, et plus encore de les combattre, car ils procèdent l'un et l'autre d'un comportement fondé sur la peur, et donc totalement irrationnel… Appréhension alimentée par la crainte de rompre avec une tradition exégétique qui a fini par être assimilée à un point du Credo.

 

Hélas ! Lorsque la déférence accordée au "contenant" – la Bible – prend ainsi le pas sur le respect dû au "contenu" – la Parole de Dieu – il ne semble pas excessif de parler d'une véritable "bibliolâtrie".

 

La hantise du "libéralisme" théologique a donc profondément marqué les diverses générations de responsables "évangéliques" formés depuis l'après-guerre. Comme il arrive souvent, la crainte a engendré un repli sur soi qui, en dehors de quelques théologiens, a perpétué une totale ignorance de l'évolution des théologies réformée, catholique, orthodoxe ou anglicane… Pire, chez certains, cette crispation s'est traduite par l'élaboration d'un véritable ghetto théologique; le lobby "créationniste" américain apparaissant comme l'un de ses remparts les plus médiatisés. Mais la volonté de se définir au sein d'un cadre de pensée et de vie strictement délimité par des règles précises n'est pas moins significative. C'est sans doute dans cette perspective de "normalisation" et de "fixation" de la foi que se sont inscrites les trois Déclarations de Chicago, respectivement en 1978, 1982 et 1986…[11]

 

11 Pour qui souhaite vérifier mes sources, les trois Déclarations de Chicago concernant l'inerrance biblique, l'interprétation de la Bible et la pratique de la vie chrétienne sont accessibles sur Internet, dans leur version française intégrale, sur le site : http://www.protestanet.be/PANORAMA/pref-chi.htlm

 

Depuis lors, certains "évangéliques" regardent ces trois Déclarations comme des références absolues et n'oseraient pas s'en écarter d'un seul iota. Ces trois textes, qui devraient demeurer des documents de travail et de réflexion sont considérés comme aussi infaillibles et intangibles que le Magister de l'Eglise Romaine pour les Catholiques… Pourtant, une telle attitude est implicitement dénoncée dans l'article V de la première déclaration : "Nous excluons qu'une révélation normative ait été donnée depuis l'achèvement des écrits du Nouveau Testament".

 

Puisque les Déclarations de Chicago ont elles-mêmes l'honnêteté et le courage de se soumettre à la critique, je prendrai le risque de déplaire à leurs plus fervents défenseurs… J'éprouve quelques réserves, en effet, mais seulement à l'égard de deux ou trois articles de la deuxième déclaration. Aussi, que l'on se rassure, une fois débarrassées de ces surgeons intempestifs, les trois Déclarations de Chicago demeurent, à mes yeux, d'excellents outils pour les étudiants de la Bible et de précieuses références pour les responsables d'églises.

 

SOMMAIRE GÉNÉRAL

SOMMAIRE DÉTAILLÉ

 

 

 

 Chapitre II

 

Inspiration et inerrance :

les deux postulats de la foi.

 

Une approche non "créationniste" du Texte Biblique

est-elle compatible avec le double principe de l'inspiration

et de l'inerrance des Ecritures Saintes ?

 

 

Quand on limite sa lecture à l'article XII de la première Déclaration de Chicago, datée du 28 octobre 1978 et traitant "De l'inerrance biblique", on pourrait croire que, pour un chrétien évangélique, il n'existe pas d'autre option légitime qu'une lecture "créationniste" des premiers chapitres de la Genèse. Voici, en effet, ce que dit cet article : "Nous affirmons que l'Ecriture dans son intégralité est inerrante, exempte de toute fausseté, fraude ou tromperie. Nous rejetons l'opinion qui limite l'infaillibilité et l'inerrance de la Bible aux thèmes spirituels, religieux ou concernant la rédemption, et qui exclut les énoncés relevant de l'histoire et des sciences. Nous déclarons, en outre, illégitime l'emploi d'hypothèses scientifiques sur l'histoire de la terre pour renverser l'enseignement de l'Ecriture sur la création et le déluge."

 

Mais en fait, ce que cet article condamne surtout, c'est la démarche qui consiste à soumettre ou à conditionner l'enseignement que Dieu nous donne dans la Bible à celui que les hommes prétendent nous imposer à travers la Science. C'est exactement le danger que je dénonce tout au long de la première partie : j'y démontre qu'en voulant échapper à ce danger, les "créationnistes" y sautent à pieds joints, puisqu'ils placent leur théologie à la merci des découvertes scientifiques… Je n'y reviendrai pas ici !

 

Reste à définir ce que la Bible nous apprend sur ces questions en partant de données internes, en accord avec l'adage bien connu : "Comprendre la Bible par la Bible !"… Pour cela, il est important d'éviter toute forme de littéralisme primaire… C'est la mise en garde que nous adresse l'article XIII : "Nous affirmons que le mot d'inerrance convient, comme terme théologique, pour caractériser l'entière vérité de l'Ecriture. Nous rejetons la démarche qui impose à l'Ecriture des canons d'exactitude et de véracité étrangers à sa manière et à son but. Nous rejetons l'opinion selon laquelle il y aurait démenti de l'inerrance quand se rencontrent des traits comme ceux-ci : absence de précision technique à la façon moderne, irrégularités de grammaire ou d'orthographe, référence aux phénomènes de la nature tels qu'ils s'offrent au regard, mentions de paroles fausses mais qui sont seulement rapportées, usage de l'hyperbole et de nombres ronds, arrangement thématique des choses racontées, diversité dans leur sélection lorsque deux ou plusieurs récits sont parallèles, usage de citations libres."

 

Une fois encore, je ne puis que souscrire à cette affirmation ! Dans les diverses réserves de cet article, les initiés auront reconnu une réponse implicite aux accusations injustifiées que la haute critique adresse habituellement à l'exégèse évangélique.[12]

 

12 On appelle "haute critique" les différentes méthodes d'analyse – historique et littéraire, notamment – qui sont sensées décanter le texte original par rapport à ses ajouts ultérieurs et ses modifications successives. Ces techniques n'aboutissent pas seulement à des conclusions qui varient considérablement d'une école à l'autre; mais en plus, elles intègrent souvent les principes du "libre examen", particulièrement sceptique envers tout ce qui s'apparente à des miracles ! Pour sa part, la "basse critique" ou "critique textuelle" s'attache aux procédés mis en œuvre pour restaurer le texte biblique dans son intégralité, chaque fois qu'il a été corrompu au cours de sa transmission. Elle s'intéresse aussi aux moyens qui permettent de remettre un texte dans son contexte. N'avons-nous pas l'habitude de dire : "Un texte hors de son contexte n'est qu'un prétexte !"… Les théologiens libéraux acceptent la légitimité de la haute et de la basse critique, tandis que les évangéliques n'admettent que la dernière. C'est donc avec raison que l'article XIII s'en préoccupe.

 

Mais dans le cadre de notre propos, ce qu'il est intéressant de noter, c'est le caractère illégitime de toute démarche imposant "un canon d'exactitude et de véracité étranger à la manière et au but" d'un texte biblique… notamment en y cherchant "des précisions techniques à la façon moderne".

 

Ces formulations sont particulièrement judicieuses en ce qui concerne les deux récits de la création, puisque d'une part, les "évolutionnistes théistes" ont renoncé à lire ces texte de manière technique, à la façon moderne; alors que d'autre part, les "créationnistes" insistent beaucoup pour y voir la description technique du processus de la création divine. Il semble pourtant évident que ces textes ne visent pas du tout le "comment" technique de la création, mais le "pourquoi" spirituel… aussi bien à propos de la création du monde, que de la création de l'homme et de l'origine du mal. Le respect du "but et de la manière" de ces textes ne se limite donc pas à en tolérer une lecture symbolique pour le premier et une lecture allégorique pour le second, mais elle semble presque les imposer… Et cela, en dehors de toute référence aux théories scientifiques modernes.

 

Ce faisant, je ne fais rien d'autre que me conformer aux principes énoncés dans "l'exposé" qui suit et commente les dix-neuf articles de cette première Déclaration de Chicago, puisque les rédacteurs y déclarent, au §C : "Nous affirmons que l'Ecriture Canonique devrait toujours être interprétée sur la base de son infaillibilité et de son inerrance. Cependant, quand nous déterminons ce que l'auteur – enseigné de Dieu – énonce dans un passage donné, nous devons prêter la plus grande attention – soigneusement – à la présentation et au caractère du texte comme production humaine. En inspirant les rédacteurs de son message, Dieu a utilisé la culture et les conventions de l'environnement de ces hommes, environnement régi par la souveraine providence divine; imaginer qu'il en a été autrement, c'est interpréter de travers. Ainsi, il faut interpréter l'histoire comme l'histoire, la poésie comme la poésie, les hyperboles et les métaphores comme des hyperboles et des métaphores, les généralisations et approximations comme telles, et ainsi de suite. Il faut respecter les différences qui existent entre les conventions littéraires des temps bibliques et les nôtres. […] L'Ecriture est inerrante non pas au sens qu'elle se conformerait parfaitement aux canons modernes de précision, mais au sens qu'elle tient ses promesses de véracité et réalise cette expression de la vérité que les auteurs visaient, sous l'angle qu'ils avaient choisi."… On ne pourrait mieux dire !

 

Car alors, "c'est interpréter de travers" que de lire comme un texte scientifique ou historique, un texte qui se présente clairement comme un texte symbolique, métaphorique, parabolique ou allégorique. Il est hors de question, bien sûr, de confier à la Science – même avec un grand "S" – le soin de nous éclairer sur cette question. Seules nos connaissances des sciences bibliques, notamment à propos de la nature d'un texte, de sa rédaction et de sa transmission.

 

Pour moi – comme il est dit dans l'exposé ci-dessus – il est clair que l'auteur de la Genèse a écrit avec la conception culturelle qu'on avait du monde à son époque. De même, l'enseignement que l'on trouve dans ces passages ne vise pas une description objective du monde, pas plus que les modalités scientifiques de sa formation, ni même une chronologie exacte de cette formation. Il porte sur la causalité transcendante qui a présidé à tout cela, et qui y préside encore, n'en déplaise à certains scientistes athées ! [13]

 

13 Pour mémoire, rappelons que dans l'Ancien Testament, la conception du monde est celle d'une galette circulaire entourée d'eau et posée sur "les eaux d'en bas", avec une voûte céleste rigide pour retenir "les eaux d'en haut". Les astres se déplacent sur cette voûte céleste qui comporte aussi les portes nécessaires au passage de la pluie... Loin de moi l'idée de nier que les auteurs sacrés aient pu, sous l'inspiration, écrire des vérités qui sortent de ce schéma archaïque. Mais très sincèrement, il faut bien admettre que les diverses interprétations proposées en ce sens donnent très souvent l'impression d'être "tirées par les cheveux".

 

La relation à Dieu est d'un tout autre ordre que le fonctionnement des lois naturelles. Aussi, il est bien dommage que des croyants donnent l'impression de négliger l'enseignement spirituel que le Texte nous apporte concernant le "pourquoi" de la création, au profit de préoccupations matérialistes à propos de son "comment"… Ou pire encore – leur trivialité devenant impiété – qu'ils conditionnent la portée spirituelle de ces passages aux diverses explications pseudo-scientifiques que l'on peut en donner.

 

Evidemment, aborder ces deux récits comme des textes allégoriques ou symboliques suppose qu'on ne les perçoive pas comme des textes "historiques" au sens strict du terme… Du point de vue de l'inspiration et de l'inerrance, je pense avoir montré que cette approche est parfaitement "orthodoxe" même si elle n'est pas toujours la plus répandue dans les milieux "évangéliques". Aussi, afin d'aller plus avant dans nos réflexions, osons aborder la question de la méthode, autrement dit de l'herméneutique : des règles qu'il convient d'adopter ou de rejeter en vue d'une saine exégèse.

 

SOMMAIRE GÉNÉRAL

SOMMAIRE DÉTAILLÉ

 

 

 

 Chapitre III

 

Du littéralisme infidèle

au non-littéralisme fidèle.

 

Une approche non "littéraliste" des premiers textes de la Bible

est-elle conforme aux règles de l'exégèse généralement admise

dans les milieux évangéliques ?

 

 

Comme je viens de le montrer, une prise de position ferme et sans compromis en faveur de l'inspiration et de l'inerrance du Texte biblique ne peut suffire à uniformiser la lecture que les chrétiens évangéliques font de certains textes de la Bible… Et plus particulièrement celle qu'ils font des premiers chapitres de la Genèse, puisqu'elle autorise aussi bien une lecture littérale qu'une lecture symbolique ou allégorique de ces passages. Or, il semble bien que la perspective de voir une tête dépasser le bon alignement des rangs "évangéliques" soit intolérable aux yeux de certains "créationnistes", pour qui "unité" ne peut rimer qu'avec "uniformité" !

 

Dès lors, il s'avérait indispensable de mettre les réfractaires au pas au travers d'une deuxième Déclaration qui normaliserait les règles d'une exégèse soigneusement codifiée… C'est le travail qui fut réalisé quatre ans plus tard, le 13 novembre 1982, dans la deuxième Déclaration de Chicago, traitant cette fois "De l'herméneutique biblique". [14]

 

14 Si l'exégèse s'occupe de ce que le Texte "dit", l'herméneutique s'intéresse à ce que le Texte "veut dire"… autrement dit à son interprétation. Précisons – pour légitimer la démarche aux yeux des puristes – que l'étymologie de l'interprétation dont il est question ici s'apparente à l'interprétation ("herménia") dont il est parlé en 1 Corinthiens 12.10 et 14.26 à propos des langues… et non à l'interprétation ("epilusis") interdite en 1 Pierre 2.20 : "Sachez tout d'abord vous-mêmes qu'aucune prophétie de l'Ecriture ne peut être un objet d'interprétation particulière."  Il faut aussi savoir que "particulière" signifie "issue de son propre fond" plutôt que de l'Ecriture… Or, le rôle de l'exégèse consiste justement à préparer une bonne herméneutique, en fondant la compréhension du Texte sur une étude à la fois philologique et théologique… L'étude philologique (voir la "basse critique" dans la note précédente) consiste dans l'examen des manuscrits, l'établissement du texte, l'étude linguistique, grammaticale, stylistique, historique, etc.  Pour les Protestants évangéliques, l'étude théologique consiste à "comprendre la Bible par la Bible"; pour les Catholique, par contre, l'étude théologique ne peut faire l'économie de la Tradition chrétienne, ni se soustraire au contrôle du magistère de l'Eglise… On ne peut donc nier que les chrétiens évangéliques qui se réfèrent à leurs traditions doctrinales adoptent une démarche analogue à celle qu'ils critiquent chez les autres, parfois avec virulence !

 

Comme "tout ce qui va sans dire", il n'est sans doute pas inutile de préciser que la démarche de cette deuxième Déclaration n'est pas du même niveau que la première. Celle-ci, en effet, traitait de l'inspiration et de l'inerrance de l'Ecriture Sainte : deux principes qui mettent directement en cause l'autorité de son Auteur, Dieu Lui-même ! Par contre, en s'efforçant de définir des règles absolues pour l'exégèse du Texte Biblique, la deuxième Déclaration de Chicago ne fait appel qu'à l'autorité des interprètes de l'Ecriture. Contester l'opinion de ces derniers n'a donc rien de dilatoire ni de blasphématoire puisque l'autorité de Dieu et de sa Parole n'est pas mise en cause… du moins, tant que l'on respecte le double principe d'inspiration et d'inerrance de l'Ecriture.

 

Si je me permets de rappeler cette distinction élémentaire, c'est pour dire que je n'éprouverai aucun état d'âme en me démarquant de certaines positions adoptées par les auteurs de cette deuxième Déclaration… Rédacteurs qui, de toute évidence, furent partiellement noyautés par l'un ou l'autre lobby "créationniste". Mais tous ceux qui ont déjà travaillé dans ces commissions interdénominationnelles – tout "évangéliques" qu'elles puissent être – savent qu'il n'est pas de bilan final sans l'un ou l'autre compromis.

 

Pour information – puisque je n'en parlerai pas dans cette brochure – remarquons au passage que la troisième "Déclaration de Chicago" – celle de 1986 – se place à un niveau de responsabilité et d'exigibilité encore différent puisqu'elle s'attache à des questions éthiques : domaine où, in fine, chaque croyant se retrouve face à la Parole de Dieu, seul avec sa conscience… et le secours du Saint-Esprit !

 

Ce qui frappe – et déçoit quelque peu – dans la deuxième Déclaration, c'est un côté polémique, qui semble spécialement dirigé contre les "non-créationnistes". Plusieurs affirmations, en effet n'expriment rien que de parfaitement acceptable par n'importe quel évangélique bon teint… Par contre elles se voient aussitôt restreintes, voire contredites par l'une ou l'autre réserve qui n'est pas sans rappeler la "tradition" des pharisiens ou la "casuistique" de nos amis catholiques… Pour qui sort d'en prendre, ces relents dogmatiques ne manquent pas de hérisser le poil !

 

Les douze premiers articles – sur les vingt-cinq de la Déclaration – se limitent à des considérations d'ordre général. La plus savoureuse – quand on connaît la suite – mais non la moins vraie, se trouve exprimée dans l'article V : "Nous affirmons que le Saint-Esprit rend les croyants capables de comprendre l'Ecriture et de l'appliquer à leur vie. Nous rejetons l'idée que l'homme naturel ait la capacité de discerner spirituellement le message de la Bible hors de l'action du Saint-Esprit." Je souscris totalement à cette affirmation, bien sûr… Mais dans l'esprit de cette Déclaration, je risque bien d'être ramené au rang de "l'homme naturel" si je ne partage pas l'approche exégétique qui sera ensuite définie par ses auteurs !

 

Et de fait, avec les articles XIII, XIV et XV, les choses se gâtent pour culminer dans l'article XXII qui fait fi de toute fausse pudeur et confirme en une conclusion radicale l'un des objectifs les plus manifestes de cette Déclaration : jeter le discrédit, sinon l'anathème, sur tous ceux qui ne sont pas des "créationnistes" stricts.

 

La démarche est d'autant plus déplaisante qu'à côté de la lecture "créationniste", elle envisage seulement l'alternative d'une lecture "scientiste" – athée ou libérale – des chapitres concernés… Un peu comme si les autres chrétiens respectueux de l'inspiration et de l'inerrance n'avaient rien à dire sur la question… Ce silence radio envers toute lecture chrétienne différente de celle des auteurs doit-il être interprété comme un aveu de faiblesse ?

 

Art. XXII : "Nous affirmons que Genèse 1–11 raconte des faits comme tout le reste de ce livre. Nous rejetons la théorie selon laquelle les enseignements de Genèse 1–11 sont mythiques comme nous rejetons l'idée que les hypothèses scientifiques sur l'histoire de la terre et l'origine de l'homme puissent être invoquées pour renverser ce que l'Ecriture enseigne sur la création."

 

La dernière phrase montre bien que dans le chef de ses rédacteurs, il n'existe aucune différence entre "ce que l'Ecriture enseigne sur la création" et leur propre lecture des textes bibliques concernés. Il ne leur vient pas un seul instant à l'idée que des hypothèses scientifiques pourraient confirmer "ce que l'Ecriture enseigne sur la création", s'ils en faisaient une autre lecture. Aussi, comment ne pas déplorer que des chrétiens évangéliques puissent ainsi s'approprier la Parole de Dieu en l'assimilant à leur interprétation particulière de l'Ecriture ?… Exactement comme la plupart des sectes ! N'est-il pas tout aussi regrettable que les rédacteurs n'envisagent qu'une seule alternative au dogme "créationniste" : celle des "scientistes" athées qui réduisent les premiers chapitres de la Genèse à de simples "enseignements mythiques"

 

Mais cet article ne se contente pas de nous proposer une théologie plutôt réductrice. Il comporte aussi un amalgame implicite entre la lecture que les athées ou les non-évangéliques font de la Genèse et l'enseignement qu'ils en déduisent… Un peu comme si tous les chrétiens non-évangéliques ne comptaient que des ultralibéraux en leur sein. Car cette confusion – entre lecture et enseignement – engendre inévitablement un véritable procès d'intentions envers tous les non-évangéliques qui reconnaissent l'autorité de la Bible. En disant cela, je songe à la plupart des Catholiques, ainsi qu'aux Protestants Réformés : les "barthiens" notamment…

 

Il est incontestable que beaucoup d'entre eux considèrent les premiers chapitres de la Genèse comme des récits mythiques… Mais il est tout aussi vrai que certains partagent l'enseignement moral et spirituel que les croyants "évangéliques" en retirent… Tant il est vrai que l'on peut parfaitement – mais pas nécessairement – déduire le même enseignement d'un récit mythique que d'un récit historique ! [15]

 

15 Soit dit en passant, cela prouve aussi l'aspect dérisoire d'une dialectique à laquelle je ne consens qu'à contre-cœur. Mais encore une fois, elle me paraît inévitable, pour dessiller les yeux de ceux qui ont l'âme torturée par les sophismes qu'une certaine tradition évangélique veut leur imposer… Bien souvent en les culpabilisant, pour mieux les contraindre à demeurer dans le carcan d'une "saine" exégèse "créationniste" !

 

Mais attention ! Si je plaide ici la cause des non-évangéliques, ce n'est donc pas pour partager leur point de vue, mais par souci de leur rendre justice. C'est aussi l'occasion de dédramatiser les conséquences théologiques de ma propre position, puisque, j'insiste bien, celle-ci ne va jamais jusqu'à défendre la thèse de récits mystiques, mais se limite à suggérer l'idée de récits symboliques ou allégoriques. En effet – et contrairement aux soupçons que certains pourraient faire peser sur mon exégèse – une lecture allégorique ou symbolique des premiers chapitres de la Genèse n'en fait pas forcément des récits mythiques, bien au contraire !

 

D'ailleurs, qu'on les lise ainsi – c'est-à-dire de manière allégorique ou symbolique – ou bien de manière littérale, les deux récits de la création s'inscrivent en faux contre toutes les cosmogonies de l'antiquité et les démythifient radicalement. A ce propos, le récit de la création des astres me paraît particulièrement exemplaire. Qu'on en juge plutôt…

 

A première vue, pour les "scientistes" de tous bords, ce récit ne peut être que mythique puisqu'il survient le quatrième jour… donc, après la création du monde végétal. Le terme de "mythique", cependant, est totalement inapproprié pour décrire le récit biblique. En effet, que ce soit dans les religions chaldéenne, grecque ou romaine, les astres sont assimilés à des dieux, et les récits mythologiques sont là pour expliquer leur existence ou leur rôle auprès des humains… Qui, en effet, n'a jamais entendu parler de Jupiter, Mars, Neptune, Pluton, Mercure ou Vénus ? Certainement pas les amateurs d'horoscopes !

 

Le récit biblique de la création, pour sa part, va démythifier les astres en les "chosifiant", c'est–à-dire en en faisant de simples objets : des "luminaires" pour éclairer le jour et la nuit ou des "jalons" pour marquer les époques et les saisons. Ce faisant, la Bible démystifie les superstitions qui subsistent aujourd'hui encore, au travers des horoscopes, et elle introduit, plusieurs siècles avant notre ère, le concept d'une science astronomique en lieu et place des croyances astrologiques de l'époque.

 

Nous voici donc à cent lieues d'une "mythologie" biblique que les historiens modernes voudraient comparable à toutes celles de l'antiquité ! Demeure le mystère de la création du soleil après celle de plantes qui en ont pourtant bien besoin pour réaliser leur photosynthèse !

 

Dans le camp des "créationnistes" les pirouettes exégétiques ne manquent pas ! Mais pour moi – et pour bien d'autres – qui considérons ce texte comme un récit symbolique, le problème du "concordisme" ne se pose même pas. Car, comme nous l'avons vu dans le chapitre traitant de l'inspiration et de l'inerrance :

1° les auteurs de la Bible ont écrit dans une langue qui incluait la perception du monde à leur époque, et

2° le canon de l'Ecriture suit des règles littéraires conformes à "sa manière et à son but"… Ce qui n'a souvent rien à voir avec les exigences de précisions chronologiques ou numériques qui caractérisent nos sciences dites "exactes"… [16]

 

16 Pour mémoire, le récit de la création est en forme de chiasme : comme dans l'expression "chou vert et vert chou"… Cette structure littéraire, fréquente dans la littérature hébraïque, correspond ici aux six jours de la création. Cela commence par la création 1) du cosmos, 2) des eaux d'en haut et d'en bas, 3) de la terre et de la végétation… Puis cela continue par la création de leurs habitants respectifs 4) les astres, 5) les oiseaux et les poissons, 6) les animaux terrestres et l'homme… Pour logique qu'elle soit, cette structure en chiasme poursuit une intention poétique, bien plus que chronologique !

 

S'il y a "concordance", par contre, c'est dans l'enseignement spirituel que les croyants évangéliques retirent de ce passage : qu'ils en fassent une lecture symbolique ou littérale, leurs conclusions sont les mêmes. Cela devrait rassurer chacun… Hélas, c'est peu probable en ce qui concerne les "créationnistes" !

 

Il est donc temps de mieux cerner leur approche du Texte, en revenant à la deuxième Déclaration de Chicago. L'article XIII commence en douceur, non sans introduire une certaine équivoque – ambiguïté que l'on percevait déjà, de façon latente, dans les articles XII et XIII (op. cit.) de la première Déclaration – : "Nous affirmons qu'il est essentiel pour une bonne exégèse de tenir compte du genre littéraire, de la forme et du style des différentes parties de l'Ecriture et, pour cela, nous considérons l'étude des genres appliqués à l'Ecriture comme une discipline légitime. Nous rejetons la pratique des interprètes qui plaquent des genres littéraires excluant l'historicité à des récits bibliques qui se présentent eux-mêmes comme historiques."

 

Toute la mouvance "évangélique" est évidemment d'accord avec cette approche… n'était le fait que nous nageons en pleine ambiguïté ! Quel est le sens qu'il faut donner à cette expression sibylline : "récits bibliques qui se présentent eux-mêmes comme historiques."  Pour moi, cette "auto-présentation" relève d'indices internes, de diverses indications contenues dans le récit. Mais la plupart des "créationnistes" ne font aucune différence entre "une histoire" et "l'Histoire" : pour eux, cependant, tout récit biblique est historique par nature. [17]

 

17 Il est peu probable, en effet, que certains récits bibliques commencent par la réserve bien connue : "Toute ressemblance avec des personnages vivant ou ayant vécu serait purement fortuite."

 

Revenons tout de même aux indices internes du Texte Biblique… En ce qui concerne le deuxième récit de la création de l'homme et celui de la chute, les images sont tellement nombreuses qu'il me semblerait plus pertinent de critiquer "les interprètes qui plaquent des genres littéraires imposant l'historicité à des récits qui se présentent eux-mêmes comme symboliques, paraboliques ou allégoriques."

 

Las ! Si certains s'imaginaient encore qu'il y a place pour quelque récit non "historique" dans l'Ecriture, l'article XIV vient y mettre bon ordre : "Nous affirmons que les événements, les paroles et les discours rapportés par la Bible en des formes littéraires variées sont conformes à des faits historiques. Nous rejetons toute théorie selon laquelle les événements, les paroles et les discours rapportés par l'Ecriture ont été inventés par les auteurs bibliques ou par les traditions qu'ils ont incorporées au texte." Ici, la pression exercée par les "créationnistes" devient de plus en plus évidente ! La première proposition de cet article est pour le moins incohérente, en ce qu'elle invalide l'article précédent qui déclarait que "l'étude des genres appliqués à l'Ecriture est une discipline légitime." Dès lors : à quoi bon une discipline qui enfermerait tous les genres littéraires dans une même lecture "historique" ?

 

Pour sa part, la deuxième affirmation de cet article fait preuve d'un dualisme plutôt simplificateur… Un récit parabolique – par exemple – peut très bien faire état d'événements et de discours imaginaires, certes, mais qui ont été inspirés par Dieu à l'auteur sacré en vue de l'édification spirituelle de son peuple… [18]

 

18 C'est ainsi que beaucoup de théologiens – dont certains, d'obédience évangélique – se sentent autorisés à regarder le livre d'Esther comme une parabole… ou ce qu'on appellerait aujourd'hui un "roman historique".

 

D'autre part, faut-il nécessairement qu'une parabole s'annonce comme telle dans le texte pour en avoir le label ? Jésus lui-même ne le fait pas toujours !…

 

Ici encore, les initiateurs de ces articles me paraissent flirter avec le sacrilège, tant est manifeste leur prétention d'enfermer la Révélation – et donc l'Esprit Saint – dans les schémas simplistes d'une herméneutique plutôt réductrice.

 

Les auteurs de cette Déclaration ne font d'ailleurs pas mystère de leur "littéralisme" en matière d'exégèse biblique : ils le brandissent même comme un étendard ! Art. XV : "Nous affirmons qu'il est nécessaire d'interpréter la Bible selon son sens littéral ou naturel. Le sens littéral est le sens historico-grammatical, c'est-à-dire celui qu'a exprimé l'auteur. L'interprétation, selon son sens littéral, tient compte de toutes les figures de style et forme littéraire du texte. Nous rejetons comme illégitime toute approche de l'Ecriture qui attribue au texte une signification que le sens littéral ne soutient pas."

 

Encore une fois, cette formulation dit tout et ne dit rien. Elle est vraie et fausse à la fois, puisque tout dépend des intentions que les exégètes veulent bien attribuer aux auteurs bibliques. Or, en ce qui concerne les "créationnistes" et l'interprétation qu'ils donnent des premiers textes de la Genèse, la cause est entendue et classée depuis longtemps : partout et toujours, les auteurs bibliques se sont attachés à raconter les faits tels qu'ils se sont passés, avec une parfaite objectivité "historique".

 

Il faut dire que leur conviction se fonde sur une argumentation d'une logique "imparable" ! En effet, si j'ai bien compris cet article, "l'interprétation" qu'il convient de donner à un texte biblique est celle du "sens littéral ou naturel"… D'autre part, "le sens exprimé par l'auteur" s'identifie au "sens historico-grammatical"… Or, comme "le sens littéral" se définit comme "le sens historico-grammatical", "l'interprétation" que les "créationnistes" donnent de la Genèse ne peut que se confondre avec celle du "sens exprimé par l'auteur" : C.Q.F.D. … Joli sophisme, en vérité : il est tellement commode que n'importe quelle tendance théologique pourrait en dire autant !

 

A propos de ces textes, il faut savoir que la tradition juive orientale a longtemps privilégié une interprétation allégorique et mystique des chapitres de la Genèse. Il a fallu que la communauté juive d'Alexandrie se trouve confrontée à la philosophie platonicienne pour que ses théologiens s'emploient à donner une sorte de sérieux "scientifique" à leur exégèse, en présentant ces textes comme une explication rationnelle et matérielle de l'origine du monde. Cette interprétation n'a pas manqué d'influencer les Pères de l'Eglise et toute la chrétienté après eux, jusqu'au récent avènement de la critique Biblique…

 

Dans un premier temps, la présente Déclaration semblait s'ouvrir à une herméneutique fondée sur la "basse critique"… Mais de façon paradoxale, elle s'est reprise aussitôt pour s'empresser de verrouiller toutes les portes qui pouvaient y conduire ! [19]

 

19 Faut-il y voir une manifestation de la politique manichéenne et impérialiste chère à l'Oncle Sam qui, en matière d'herméneutique comme en quelques autres, semble avoir embué l'esprit de nos frères d'outre-Atlantique… et de quelques-uns de leurs catéchumènes européens ?

 

Tout ceci explique pourquoi je me suis soumis sans réserve au double principe de l'inspiration et de l'inerrance de l'Ecriture – y reconnaissant l'autorité de Dieu Lui-même – tout en me disant réservé envers les exégètes qui prétendent imposer leur herméneutique au monde entier… même s'ils le font en toute "bonne" foi ! Pour moi, la valeur normative de la Parole de Dieu tient à l'autorité de Celui qui la proclame – Dieu Lui-même – et à la fidélité de ceux qui nous l'ont transmise – les écrivains sacrés – non à ceux qui prétendent détenir aujourd'hui le monopole de sa "bonne" interprétation.

 

Osons affirmer que notre perception de la Vérité révélée sera toujours partielle, même si elle s'avère suffisante – Dieu merci – pour notre salut et notre sanctification. La plus grande humilité sera donc toujours de rigueur : humilité qui s'avère bien plus constructive que l'arrogance de ceux qui regardent les autres croyants du haut de leurs certitudes.

 

SOMMAIRE GÉNÉRAL

SOMMAIRE DÉTAILLÉ

 

 

 

 Chapitre IV

 

L'historicité biblique :

un acte de foi !

 

Les récits de la Genèse présentant la création et l'origine du péché

 sont-ils des récits "historiques", au sens strict du terme ?

 

 

Comme je l'ai déjà fait remarquer, la plupart des chrétiens "évangéliques" s'imaginent que soulever pareille question, c'est déjà blasphémer contre la Parole de Dieu. Si bien qu'à leurs yeux, ceux qui osent la poser ne peuvent que compter au nombre de ces abominables "libéraux"… Vous savez bien : ceux qui se disent chrétiens et qui ne croient pas à la Bible !

 

Et pourtant… Refuser le dialogue avec ceux qui s'interrogent de la sorte, n'est-ce pas faire l'aveu de ses propres doutes ? Leur jeter l'anathème, n'est-ce pas reconnaître l'incapacité en laquelle on se trouve de rendre compte de sa propre foi ? Et honnêtement : comment pourrait-on répondre "oui" à cette question sans savoir ce qui ce cache derrière les apparences ? Car, en définitive : de quoi veut-on traiter quand on parle d'un "récit historique" ?

 

Avant de répondre à cette question, il peut s'avérer utile de rappeler en quoi une lecture historique du début de la Genèse diffère d'une lecture symbolique et allégorique, ou encore, d'une lecture mythique. Ces trois approches s'accordent pour y voir, par exemple, la volonté d'expliquer l'origine du mal dans le monde…

 

La lecture mythique considère le récit comme une invention humaine doublée d'explications fantaisistes, n'ayant pas grand-chose à voir avec les causes véritables du malheur de l'humanité. Pour sa part, la lecture allégorique appréhende le récit comme une parabole dictée par Dieu pour expliquer les vraies raisons de la chute : la séduction de Satan, la volonté d'indépendance de l'homme, la relation perdue avec Dieu. La lecture historique, enfin, considère le récit comme rapportant les faits tels qu'ils se sont déroulés, en même temps que la nature et les conséquences du péché. [20]

 

20 C'est avec raison qu'on pourrait me reprocher de ne pas distinguer une lecture symbolique d'une lecture allégorique ou métaphorique. Mais c'est volontairement que je m'en abstiens ici, car ce sont seulement les implications de ces diverses lectures qui m'intéressent…

- Pour faire bref, disons qu'un récit allégorique utilise des représentations ou des personnifications d'idées abstraites, comme beaucoup de paraboles : la "semence" représente la Parole de Dieu, les "épines" représentent les soucis de la vie, les "oiseaux" représentent le diable, etc. 

- La métaphore, pour sa part, utilise directement certains termes concrets dans un sens abstrait : une "mine" de renseignements, par exemple. C'est le cas pour la plupart des abstractions dans le texte original hébreu qui dit : la "droite" de Dieu pour la force, le "nez" de Dieu pour la colère, la "matrice" de Dieu pour son amour, etc. 

- Le symbolisme, quant à lui, utilise des choses qui évoquent ou personnifient spontanément une idée ou un concept : la "colombe" de la paix, par exemple. Dans la Bible, "l'agneau" de Dieu évoque l'idée de sacrifice, le "vin" évoque le sang, etc. 

- Le mythe, enfin, possède une connotation péjorative évidente, du moins dans le langage courant. Au mieux, c'est la représentation amplifiée ou exagérée de personnages et de faits réels; mais c'est sa valeur de fable, de légende ou d'utopie qui est le plus souvent retenue… même quand le mythe explique une réalité présente.

 

Comme on le voit, les deux dernières approches – littérale et allégorique – accordent les mêmes implications spirituelles à ce récit ! C'est un point sur lequel j'insiste particulièrement, car il interdit tout anathème réciproque entre "évangéliques". Pour être tout à fait clair, ces implications communes sont les suivantes :

 

1° Le premier couple humain vivait dans une relation parfaite d'harmonie, de confiance et d'amour avec son Créateur.

 

2° De façon insidieuse, Satan réussit à troubler cette confiance et à convaincre nos premiers parents de décider par eux-mêmes de ce qui était bien ou mal pour leur vie, plutôt que de s'en remettre à Dieu.

 

3° Ayant perdu leur confiance en Dieu, ils découvrirent leur "nudité" en même temps que la "ruse" – les deux mots ont la même racine en hébreu – du diable qui mit fin à une relation d'amour qui était leur privilège, en même temps que le garant de leur éternité.

 

Si la lecture allégorique considère que le récit présente certains attributs symboliques ou quelques éléments métaphoriques, elle ne nie donc pas la "chute" en tant qu'événement historique… D'ailleurs, sans le caractère historique de la "chute", la rédemption de l'humanité par le sacrifice de Jésus-Christ perdrait aussi sa portée historique ! Ce qui ne manque pas d'arriver pour les théologies qui considèrent ces récits comme des mythes dépourvus de toute substance historique.

 

Maintenant, il faut savoir, qu'au sens strict du terme – c'est-à-dire dans le sens que ce mot peut avoir pour un historien moderne – le concept "d'historicité" fait appel à plusieurs notions. Il est préférable de bien les cerner, surtout pour parler de "l'historicité" des premiers chapitres de la Genèse.

 

1° Tout d'abord, il convient d'aborder la notion de vérité, d'exactitude, de vraisemblance des événements rapportés dans le récit concerné. De ce point de vue, il est évident que tout élément merveilleux ou miraculeux paraîtra suspect et risque d'être impitoyablement évacué. Pour un historien impartial, en effet, la crédibilité d'un récit ne peut pas faire appel à un acte de foi quelconque, mais seulement à des critères objectifs, rendant raisonnablement "probables" les événements que ce récit rapporte.[21]

 

21 Quand il s'agit de la Bible, le chrétien évangélique se rebiffe contre cette idée. Pourtant, lui-même emploie systématiquement ce critère quand il concerne les autres religions : aussi bien pour Mahomet et l'Islam, que pour Joseph Smith et les Mormons !

 

2° La probabilité d'un événement se réfère donc implicitement à une autre notion qui est l'objectivité des témoignages sur lequel s'appuie le récit : témoignages oraux, témoignages écrits, témoignages muets des vestiges découverts sur les sites concernés… Car, comme chacun sait, le matériau de base – pour ne pas dire la "matière première" – de tout historien, ce sont les témoignages recueillis autour d'un événement donné. Aussi, la valeur de son travail est-elle directement fonction de la qualité des témoignages recueillis : degré de fiabilité, état de conservation… mais aussi du discernement dont il va faire preuve dans la sélection, l'analyse et l'interprétation de ces divers matériaux.

 

3° A côté de la crédibilité d'un événement et donc de la qualité des témoignages, il existe un troisième élément qui permet d'inclure un récit dans l'Histoire de l'humanité : c'est sa datation. Pour un historien, quels que soient les peuples concernés ou les civilisations envisagées, la période "historique" commence dès que l'on peut dater les événements rapportés. Avant cela, il parlera de périodes "protohistoriques" et même "préhistoriques"… De ce point de vue, on peut dire que dans la Bible, la période historique commence grosso modo vers 1050 avant Jésus-Christ, avec les premiers rois d'Israël : Saül, David (1010-970) et Salomon (970-930)… C'est aussi la période à partir de laquelle les recoupements commencent à être possibles avec l'histoire des peuples voisins.

 

Si nous voulons parler de "l'historicité" d'un récit biblique, il nous faut donc admettre qu'un non-croyant utilise ce concept de façon plus objective et donc beaucoup plus stricte qu'un croyant. Il nous faut surtout accepter que le non-croyant distingue cette notion de toute démarche de foi, puisque celle-ci consiste justement à croire ce qui est peu probable ou même pas crédible du tout : notamment les miracles ! Ainsi, par la foi, je crois que la résurrection du Christ a bien eu lieu comme les témoins de cet événement le rapportent dans la Bible; et cela, même si les récits bibliques ne répondent pas à tous les critères "d'historicité".

 

Mais la foi ne consiste pas à croire n'importe quoi, bien sûr… D'une part, il y a ce que Dieu veut vraiment nous enseigner dans les récits bibliques et, d'autre part, il y a les différentes lectures qui me sont proposées de ces récits, en fonction des méthodes admises et appliquées par différents exégètes, mais aussi en fonction des convictions personnelles de chacun... Ces questions étaient au centre de nos préoccupations dans les chapitres II et III.

 

Pour l'heure, revenons-en à la notion de récit "historique" – au sens moderne et athée de ce mot – et tout d'abord, posons-nous la question de la crédibilité des témoignages. Il faut se rappeler, en effet, que par nature un témoignage humain n'est jamais objectif, aussi sincère soit-il… S'il était nécessaire, les erreurs judiciaires sont là pour nous le rappeler !

 

Même les vestiges mis à jour par l'archéologie ne sont pas objectifs, puisqu'il est nécessaire que des spécialistes les fassent "parler" pour qu'ils deviennent utilisables par l'historien. Or, on sait que les interprétations proposées par les archéologues varient de l'un à l'autre, souvent de façon considérable. Pour l'historien, toute la difficulté réside donc dans la tentative d'établir un récit aussi objectif que possible à partir de témoignages subjectifs… Il n'est plus un historien moderne pour croire que ce soit possible en absolu !

 

Mais alors, on voit tout de suite la difficulté d'appliquer ce concept "d'historicité" objective à des récits bibliques. La plupart, pourtant, reposaient déjà sur des témoignages oraux, et même sur des documents d'archives auxquels se sont référés les auteurs bibliques. [22]

 

22 A titre d'exemples, on pourrait citer le livre de la postérité d'Adam (Gen. 5.1), le livre de Nathan et le livre de Gad (1 Chron. 29.29), le livre des guerres de l'Eternel (Nomb. 21.14), le livre des actes de Salomon (1 Rois 11.41), le livre des mémoires (Esdr. 4.15), les livres de Schemaeja (2 Chron. 12.15), le livre du juste (Jos. 10.13) le livre de Hozaï (2 Cron. 33.19), etc.

 

Il me paraît significatif, cependant, que plusieurs livres appelés "historiques" dans nos versions modernes de la Bible aient été considérés comme des livres "prophétiques" dans le canon de la Bible hébraïque. [23]

 

23 Pour mémoire, rappelons que les livres de la Bible hébraïque (notre Ancien Testament) sont répartis en trois groupes : la Loi ou "Torah", les Prophètes  ou "Nebiim", et les Ecrits ou "Ketoubim"… Pour cette raison l'ensemble est parfois désigné par une contraction de ces trois mots : le "Tanak".

 

Or, quand on lit ces récits, il est manifeste qu'aucun de leurs auteurs n'a cherché à raconter les faits de manière objective, au sens moderne du terme. Chacun prend clairement parti pour la cause de Dieu, et c'est toujours dans cette perspective que "l'Histoire" du peuple de Dieu est présentée dans la Bible. C'est ainsi que le premier livre des Rois, par exemple, n'accorde pas dix versets au règne d'Omri – sinon pour signaler son impiété – alors qu'au plan politique, il fut l'un des plus grands rois d'Israël.

 

A l'évidence, la Bible n'a pas été rédigée par des historiens, mais par des croyants et pour des croyants. Aussi, en aborder la lecture sous un autre angle que celui de la foi n'a guère de sens… Encore pourrait-on s'interroger sur la nature de cette foi, et sur la "dose" de foi que chaque croyant est sensé investir dans cette lecture. Car au sein de la chrétienté, on rencontre une palette d'attitudes infiniment variées, allant de "la foi du charbonnier" au rationalisme le plus critique, en passant par le "libre examen". Je me limiterai ici aux positions "évangéliques"…

 

Comme on l'a vu, les chrétiens évangéliques placent l'ensemble de la Bible sous le sceau de la Révélation divine, reconnaissant par-là même son inspiration et son inerrance. Ce n'est pas un choix rationnel, évidemment, c'est l'option de la foi ! Dès lors, quand il est question de "l'historicité" d'un récit biblique, il ne faut pas s'étonner si la plupart des "évangéliques" refusent instinctivement de faire appel à toute autre approche qu'une démarche de foi. Pour eux, ne pas lire le Texte au premier degré, ce serait le dénaturer quant à son essence divine.

 

Quelques-uns, par contre – dont je suis – considèrent que chercher à définir le vase dans lequel il a plu au Seigneur d'incarner sa Parole n'a rien d'impie, bien au contraire ! En l'occurrence, le "vase" dont il est ici question est le genre littéraire, bien précis, du texte ou du passage que l'on veut étudier. Pour revenir aux premiers chapitres de la Genèse, il est certains que tous les chrétiens évangéliques affirmeront que Dieu est bien l'auteur de la création… Demeure la question de savoir si la présentation qui nous en est faite dans la Bible relève d'un récit "historique" ou symbolique. Mais comme nous l'avons vu dans les deux chapitres précédents, bien peu admettront que l'on puisse se poser pareille question…

 

Cependant, on ne peut nier cette évidence : quelle que soit la réponse apportée à cette question, les implications spirituelles que les chrétiens évangéliques de tous bords vont retirer des textes concernés sont pratiquement les mêmes pour tous. Cette remarque me semble particulièrement importante, car elle montre combien – dans une perspective spirituelle – la discussion relative au caractère "historique" ou symbolique de certains textes paraît dérisoire. Dès lors, celle relative à une création instantanée ou évolutive semble pratiquement sans objet… quant à la foi ! Mais alors, pourquoi lui accorder une quelconque importance ? Certains estimeront "qu'elle est grande, de toute manière"… Mais pour moi, c'est surtout notre témoignage auprès des incroyants qui est en jeu, et peut-être aussi la foi des jeunes chrétiens.

 

Pour le comprendre, il faut revenir à l'image du vase – et donc à la forme littéraire – dans laquelle il a plu à Dieu d'incarner sa Parole. Je viens de le montrer, pour les vrais croyants, c'est la Parole de Dieu qui compte… Aussi, beaucoup la découvrent et s'efforcent d'y conformer leur vie avec le secours de l'Esprit Saint, sans vraiment se préoccuper du "vase" dans lequel elle a été moulée. Par contre, si les incroyants ont l'impression qu'on essaye de les tromper sur la vraie nature du "vase", ils auront le sentiment que le contenu n'est pas crédible non plus.

 

A ce propos, on regrettera plus encore les images d'Epinal, les traditions populaires et les interprétations séculaires qui ont fini par supplanter le Texte biblique. C'est ainsi que "croquer la pomme", par exemple, est devenu synonyme de "faire l'amour", alors que le Texte ne parle ni de pomme, ni de relations sexuelles ! Dans le même ordre d'idée, "l'arche de Noé" – littéralement le "coffre" – n'avait certainement rien à voir avec la péniche joufflue sous les traits de laquelle on la représente toujours… Beaucoup dénoncent aussi l'invraisemblance de l'histoire de "Jonas et la baleine", alors que la Bible n'y parle pas de baleine… [24]

 

24 Cette incrédulité est sans doute justifiée par les fanons qui emplissent la bouche des vraies baleines et leur interdisent d'avaler autre-chose que des proies minuscules. Mais il semble que l'on veuille surtout ergoter sur les mots, puisque les cachalots sont aussi appelés "baleines" par les chasseurs de cétacés. On raconte d'ailleurs l'histoire d'un harponneur qui, dans l'immédiat après-guerre fut avalé par un cachalot et qui, quelques heures plus tard, fut retrouvé en état de choc mais vivant dans l'estomac de l'animal, lors du dépeçage de celui-ci sur le pont du baleinier. Pour sa part, le texte biblique se contente de parler d'un "grand poisson"… mais il est vrai qu'à l'époque, Linné n'avait pas encore établi sa nomenclature des genres et espèces du règne animal !

 

On comprend les réserves manifestées par les incroyants soucieux de dénoncer ce qu'ils perçoivent comme des mythes bibliques. Mais aussi, quel dommage de les voir ainsi "jeter le bébé avec l'eau du bain" !  D'autant plus qu'une lecture littérale de ces passages, fût-elle plus proche du Texte, se révèle bien incapable de le désavouer vraiment. En effet, bien qu'elles poursuivent des objectifs diamétralement opposés, une lecture mythique et une lecture littérale sont de la même nature puisque toutes deux associent la portée du message au caractère "historique" du récit.

 

Ainsi, certains "créationnistes" s'imaginent qu'il est impossible d'avoir une saine conception de la création de l'homme, de sa relation initiale avec Dieu, ou encore de la perte de cette relation par le péché, si l'on remplace une lecture historique de la Genèse par une lecture symbolique. En fait, c'est exactement le contraire qui se produit ! Très souvent, une approche prétendument "historique" de la Genèse est loin d'ouvrir l'incroyant à la Révélation divine : quant à son état de péché, notamment. Car cet amalgame entre le message et le caractère "historique" du récit encourage plutôt une dialectique stérile sur le caractère mythique du Texte biblique. Une approche symbolique, au contraire, met directement l'incroyant en face de ses responsabilités spirituelles, sans l'encourager à se lancer dans des diversions superflues.

 

Par ailleurs, on ne peut ignorer les fameuses "contradictions" que l'on découvre dans les récits bibliques, et dont les non-croyants et les "libéraux" font grand cas. Certes, dans une perspective spirituelle, les différences qui peuvent apparaître entre le récit d'un témoin biblique et celui d'un autre ne dérangent pas vraiment les croyants… Du moins, pas tous ! Loin de se laisser troubler par ces divergences, ils y trouvent une complémentarité souvent enrichissante pour la doctrine biblique, même quand ces différences posent un problème chronologique ou synoptique. Pourrait-on envisager le Nouveau Testament sans le quadruple témoignage des quatre évangélistes ? Non, bien sûr… Pourtant la question synoptique pose des problèmes aussi multiples qu'insolubles pour l'historien qui s'efforce de reconstituer un récit objectif de la vie et du ministère de Jésus : ce qui est son métier, après tout !

 

Dès lors, si l'on considère ces choses avec la rigueur et l'objectivité d'un historien moderne – qui n'a pas la foi ou qui la met en oubli pour un temps – il est évident que des concepts tels que "l'inspiration divine" ou "l'inerrance" ne peuvent être pris en compte pour évaluer la véracité d'un récit. Même si le croyant estime que ces notions sont primordiales, il doit pouvoir comprendre les exigences de l'objectivité historique. Car, on ne peut le nier : quelle que soit sa nature et sa sincérité, tout acte de foi est, par essence, le parfait prototype d'une démarche subjective et irrationnelle… donc sujette à caution !

 

Aussi, la question de "l'historicité" des récits bibliques, au sens strict du terme, n'apparaît-elle pas seulement cohérente, mais aussi tout à fait légitime au regard des préoccupations des historiens modernes. Certains, d'ailleurs, s'évertuent à nous proposer une lecture strictement "historique" de la Bible, s'appliquant notamment à distinguer le Jésus de l'Histoire du Jésus de la Bible… Ce qui ne manque pas de troubler les croyants mal affermis. Manquant de discernement, ceux-ci croient voir s'effondrer les fondements de la foi… Un peu hâtivement, sans doute, tant est vraie la pensée de saint Augustin : "La foi est ébranlée, dès que l'Autorité des Ecritures vacille."  D'où le danger, me semble-t-il, d'associer cette autorité à une lecture systématiquement littérale, sans prendre la peine de distinguer les genres littéraires de la Bible pour en tirer les conclusions qui s'imposent. Une fois encore, le littéralisme encourage l'amalgame que font les incroyants entre l'autorité de l'Ecriture et le caractère historique de certains textes. Si bien qu'à mes yeux, la lecture historique de quelques – rares ! – passages bibliques n'est pas seulement dépourvue de sens, mais paraît même illégitime, dans la mesure où elle entre en conflit avec la foi.

 

Mais avant de parler de cet antagonisme, examinons le dernier critère évoqué en vue de définir "l'historicité" des récits bibliques, je veux parler de leur datation. De ce point de vue, nous avons déjà vu que, dans la Bible, la période historique commence vers 1050, avec l'histoire des premiers rois d'Israël. Avant cela, il est très difficile de situer les divers événements rapportés dans la Bible avec un tant soit peu de précision. Suite aux contradictions internes du Texte biblique, il s'avère impossible, par exemple, de fixer la date de l'Exode : même les théologiens évangéliques hésitent entre 1436 et 1280 avant Jésus-Christ. [25]

 

25 Pour faire bref – et sans développer les données historiques externes – la première date s'appuie sur le texte de 1 Rois 6:1 qui affirme que l'édification du temple de Salomon a commencé 480 ans après la sortie d'Égypte. (956 + 480 = 1436) La précocité de cette date semble encouragée par Juges 11:26… La date plus tardive de 1280 s'appuie sur Exode 1:11 qui affirme que les Hébreux, esclaves en Égypte, y construisirent les villes de Pithom et de Ramsès. Or ces villes datent de XIIIème siècle et le peuple d'Israël se trouve repris avec d'autres nations sur la stèle du pharaon Ménephtah vers 1200 avant Jésus-Christ.

 

C'est donc de façon très aléatoire, que certains font remonter cette période historique à Abraham, vers 1800. Dès lors, que dire des tentatives de datation de Babel, du déluge ou de la création de nos premiers parents ?… D'ailleurs, certains problèmes subsistent également dans la chronologie du Nouveau Testament. Non seulement à propos de l'année de la naissance de Jésus : moins cinq ou moins sept ? Mais aussi concernant la durée de son ministère : trois ans ou un an seulement ?…

 

L'absence de datation précise permet-elle pour autant de douter de l'authenticité d'un récit biblique? Pas forcément ! Nous l'avons dit, la crédibilité de ces récits dépend de la fidélité des témoins qui les ont rapportés, ou du moins, de la fiabilité des témoignages retenus par les rédacteurs de la Bible. [26]

 

26 N'oublions tout de même pas que la transmission des témoignages bibliques repose sur des bases solides, qui sont à verser au crédit de leur fiabilité : au temps d'Abraham, l'écriture existait depuis plus d'un millénaire; et l'époque de Moïse correspond à deux inventions déterminantes attribuées au Phéniciens : celle de l'écriture alphabétique (plus rapide) et celle du papyrus (plus léger à transporter)…

 

Pour les raisons que je viens d'exposer, il faut bien admettre que chez un lecteur moderne de la Bible, cette confiance relève presque exclusivement d'un acte de foi : celui-là même qui caractérise tous les chrétiens "évangéliques", et que beaucoup d'autres refusent de partager.

 

Quoi qu'il en soit, nous voici à nouveau confrontés au problème de la crédibilité des témoins bibliques… Certes, nous pouvons faire valoir que ceux-ci ne manquent pas totalement de références externes. Car, même si nous n'avons pas de preuves objectives de l'authenticité d'un récit – celui de la vie d'Abraham, par exemple – nous disposons d'un faisceau de présomptions favorables à la fiabilité du texte, telles que les traditions socioculturelles, le contexte géopolitique, l'héritage législatif, le cousinage sémantique, etc… Ne nous leurrons pas, cependant : un historien moderne sera d'autant plus tenté de parler de "gestes" ou de récits "mythiques" que ceux-ci contiennent des éléments merveilleux… Et, d'un point de vue strictement objectif et rationnel, on peut le comprendre !

 

SOMMAIRE GÉNÉRAL

SOMMAIRE DÉTAILLÉ

 

 

 

 Chapitre V

 

Du relativisme historique

aux certitudes de la foi…

 

Le crédit accordé aux Ecritures Saintes

doit-il se limiter aux récits "strictement historiques" ?

 

 

La nécessité intellectuelle s'est imposée à certains croyants de conformer leur lecture de la Bible à celle des historiens modernes… Mais notre confiance dans l'Ecriture doit-elle vraiment se limiter aux éléments "strictement objectifs et rationnels" qu'elle contient ? Toute question de confiance ne s'adresse-t-elle pas autant à la foi qu'à la raison ? Même dans le domaine matériel… J'en veux pour preuve les fluctuations des cours en Bourse : celles-ci ne sont-elles pas déterminées par des impressions, des intuitions, des bruits qui courent ?

 

Aussi, quand bien même nous parviendrions à démontrer le caractère "strictement historique" des récits relatifs à la vie d'Abraham – pour garder le même exemple – nous ne pourrions pas rendre compte de l'essentiel, c'est-à-dire de ses motivations spirituelles : de cette foi qui a fait de lui "le père de tous les croyants" ! Or les vraies motivations du vécu d'Abraham échapperont toujours à toute démonstration.

 

Aujourd'hui encore, malgré les progrès de la psychologie, les motivations profondes d'un être humain demeurent en grande partie inaccessibles à son entourage. Aussi, que penser de ceux qui déplorent le manque d'éléments objectifs dans les textes de la Bible et qui, de façon très paradoxale, en trouvent suffisamment pour allonger tel ou tel personnage biblique sur un canapé et le psychanalyser à titre posthume ?… Quoi qu'il en soit, les motivations d'un être humain constituent un domaine où, le plus souvent, nous sommes "condamnés" à croire, ou à ne pas croire, le témoignage que la personne veut bien nous rendre sur la partie la plus secrète de son être. De ce témoignage peuvent naître : notre foi, dans le domaine religieux; notre intime conviction, dans un jury d'assises; notre confiance ou notre défiance, dans toutes nos relations humaines…

 

Comme on peut s'en rendre compte, le théologien et l'historien se mettent à l'écoute des témoins bibliques avec des préoccupations très différentes. Pour le premier, les projets, les sentiments et les diverses motivations animant les acteurs d'un récit – Dieu y compris – peuvent paraître plus importants que les événements eux-mêmes. Pour le second, au contraire, découvrir le "Pourquoi?" d'un événement peut sembler moins important que d'en déterminer le "Où ?", le "Quand ?" et le "Comment ?" avec un maximum de précision. Mais surtout, à la différence du croyant, le "Qui ?" de l'historien exclura toujours Dieu comme acteur potentiel !… Le chrétien accepte donc des critères d'historicité subjectifs, là où l'historien voudrait s'en tenir à des critères objectifs vérifiables. Dans leur exploration des récits bibliques, l'un et l'autre risquent de cheminer longtemps encore sur des rails parallèles : voies qui se frôlent constamment, sans jamais se rejoindre.

 

Aussi, aimerais-je revenir à la question de savoir si la foi en l'Ecriture Sainte doit se fonder sur des éléments "strictement objectifs et rationnels" ? A coup sûr, un chrétien "évangélique" attaché au double principe de l'autorité et de l'inerrance du Texte biblique répondra : Non !… Alors qu'avec la même conviction, un chrétien "libéral" convaincu de la nécessité de soumettre l'Ecriture au libre examen de sa raison répondra : Oui !… Mais, encore une fois, est-ce vraiment faire preuve d'objectivité que d'expurger, a priori, un récit historique de toute éventualité de miracle ? Car on le sait : chez les "libéraux", cette résistance à toute forme de merveilleux rejoint l'incrédulité des athées pour être appliquée à tous les textes bibliques, y compris les récits relevant de la période historique. C'est ainsi que les miracles rapportés dans les Evangiles et les Actes des Apôtres – et surtout la résurrection du Christ – sont présentés comme autant de récits mythiques.

 

Les chrétiens "évangéliques", par contre, croient à l'actualité des miracles hic et nunc, ici et maintenant… Aussi, ils ne voient pas pourquoi on devrait en faire des critères de non-historicité : hier comme aujourd'hui ! Mais alors, leur position procède bien d'un acte de foi en l'inspiration et l'inerrance de la Bible, et non d'une démarche scientifique comparable à celle des historiens.

 

Certes, comme je l'ai déjà dit, ces derniers manquent souvent de repères objectifs pour évaluer la véracité des témoignages rapportés par les auteurs bibliques. De même, ils ne disposent pas toujours d'éléments suffisants pour apprécier la pertinence des choix que les rédacteurs des livres de la Bible ont dû opérer parmi les différentes sources dont ils disposaient à leur époque. Mais, en supposant même qu'ils disposent de tous ces éléments, il faudrait encore prouver que cette approche "historique" est plus fiable que la foi.

 

Car, une fois encore, l'objectivité existe-t-elle vraiment en Histoire ? Comme je l'ai déjà dit, aujourd'hui, la plupart des historiens ont le courage de répondre : Non !… Est-il humainement possible, par exemple, de parler de la "Shoah" avec objectivité ? C'est peu probable… Aussi, il est évident que, même quand elle se veut une science objective, l'Histoire sera toujours "parasitée" par l'un ou l'autre élément subjectif. Ces contingences peuvent être d'ordre éthique, psychologique ou philosophique – comme une opinion ou un sentiment antinazi, par exemple – sans que l'Histoire perde tout crédit scientifique pour autant.

 

Dès lors, pourquoi l'introduction d'une perception spirituelle des récits bibliques devrait-t-elle les invalider davantage que les éléments subjectifs signalés ci-dessus… sinon du fait d'un postulat athée ? Mais jusqu'à preuve du contraire, le choix entre la Providence et le hasard procède d'un choix philosophique et non d'une option scientifique… même en tant que principe déterminant de l'Histoire. Or, j'ose affirmer que, de ce point de vue, ces deux options ne sont pas symétriques !

 

Pour le croyant, il s'agit effectivement d'un choix, puisque selon le cas, il parlera de l'intervention de Dieu ou du résultat des lois de la probabilité mathématique… à supposer que celles-ci n'aient pas été mises en œuvre par le Créateur !  Mais ce n'est pas le cas de l'athée. Car, en excluant l'option "Dieu" de l'Histoire, il ne s'enferme pas seulement dans un axiome intellectuel, il se trouve aussi contraint d'élever le calcul statistique au rang d'un principe philosophique qu'il déifie sous le nom de "Hasard".

 

En d'autres termes, et à l'inverse des préjugés habituels, le chrétien se trouve dans un système philosophique ouvert : celui du choix, celui de l'alternative entre l'action transcendante de Dieu et le mécanisme immanent des lois de l'univers. Pour sa part, l'incroyant s'emprisonne lui-même dans un système fermé : celui d'un non-choix, celui d'un postulat matérialiste idolâtre. [27]

 

27 Or, même si "comparaison n'est pas raison", on sait très bien à quoi peut conduire un a priori historique : aux yeux des "négationnistes" et autres "révisionnistes", l'extermination de six millions de Juifs est aussi incroyable, cinquante ans après, que ne l'est la résurrection de Jésus, deux mille ans après, aux regards d'un rationaliste patenté.

 

Dès lors, si l'on admet que l'Histoire n'est pas une science exacte - au sens strict du terme - parler de "l'historicité" d'un récit biblique, ou même du Jésus "historique" - au sens strict du terme - n'a plus beaucoup de sens… ou du moins, prend un sens très relatif ! Et si l'on applique ce relativisme historique aux grands récits bibliques, le point de vue des chrétiens "libéraux" n'est pas forcément plus légitime, au plan scientifique, que celui des chrétiens "évangéliques". Certes, ces derniers intègrent dans leurs critères d'historicité des éléments miraculeux que les premiers refusent. Mais en définitive, exclure l'occurrence de certains événements bibliques sous prétexte de se conformer aux a priori athées des historiens modernes est une démarche tout aussi arbitraire.

 

Aussi, laissons là le contentieux qui sépare les croyants des incroyants, pour nous limiter à la tension qui subsiste encore au sein des milieux "évangéliques" : bien que peu glorieuse, elle demeure la raison d'être de cet ouvrage… En général, les chrétiens évangéliques accordent tous un label d'historicité aux récits qui se présentent comme des témoignages à prendre au premier degré… Comme ceux des quatre évangiles, par exemple.

 

Par contre, il n'en va plus de même pour les récits qui, par définition, ne peuvent s'appuyer sur des témoignages directs. C'est le cas, notamment, de tous ceux qui précèdent l'apparition de l'homme sur la terre ou de tous ceux qui touchent à la fin des temps. Il va de soi, en effet, qu'aucun être humain n'a pu assister à la création de l'univers, ni être le témoin de sa propre création. Si bien que quiconque admet le caractère inspiré et inerrant de ces textes, doit aussi reconnaître qu'ils le sont au titre de "révélations" et non de "récits historiques" puisque, par définition, des récits historiques s'appuient toujours sur des témoignages humains, fût-ce au travers de vestiges archéologiques.

 

Or, si ces textes relèvent de révélations divines, et non de témoignages humains, ce sont ceux qui les traitent en récits historiques qui risquent d'en trahir la portée. Tel est le cas pour la création du monde en six jours, par exemple; ou pour l'histoire de Dieu donnant la vie en soufflant dans les narines de l'homme qu'Il a formé de la poussière du sol; ou encore, pour celle de la femme tirée d'une côte de l'homme profondément endormi… La fidélité au Texte, aussi bien que l'honnêteté intellectuelle nous contraignent à traiter ces passages comme toutes les autres révélations bibliques : celles de Daniel ou de l'Apocalypse, par exemple ! Or, le propre de ces révélations, c'est d'avoir été écrites sur un mode allégorique, et donc d'être des histoires requérant une lecture au second degré.

 

Pour les récits historiques, par contre, une lecture au premier degré s'impose comme la seule valable. D'un récit "historique", en effet, on peut seulement dire qu'il est vrai ou qu'il est faux. Ainsi, quand la Bible affirme que Jésus est né de la vierge Marie ou que le matin de Pâques, son tombeau était vide, il est clair que les narrateurs parlent au premier degré. Ils n'usent pas d'images ou d'une certaine "façon de parler" : pour eux, cela s'est vraiment passé ainsi. [28]

 

28 Sur ce point particulier, l'apôtre Paul tient des propos on ne peut plus catégoriques : "Et si Christ n'est pas ressuscité, notre prédication est donc vaine, et votre foi aussi est vaine. Il se trouve même que nous sommes de faux témoins à l'égard de Dieu, puisque nous avons témoigné contre Dieu qu'il a ressuscité Christ, tandis qu'il ne l'aurait pas ressuscité, si les morts ne ressuscitent point. Car si les morts ne ressuscitent point, Christ non plus n'est pas ressuscité. Et si Christ n'est pas ressuscité, votre foi est vaine, vous êtes encore dans vos péchés, et par conséquent aussi ceux qui sont morts en Christ sont perdus". (1 Cor. 15.14-18)

 

D'ailleurs, si ce n'était pas vrai, la question de l'honnêteté des témoins – ou de leur santé mentale – deviendrait une question incontournable.

 

Par contre, quand l'apôtre Jean annonce qu'un dragon à sept têtes couronnées et à dix cornes va balayer le ciel de sa queue pour précipiter le tiers des étoiles sur la terre, et qu'il se tiendra devant la femme qui enfante pour dévorer son enfant, tout le monde voit bien qu'il s'agit du langage allégorique propre aux révélations divines, et qu'il faut lire ces textes comme des histoires symboliques, c'est-à-dire au second degré. (Cf. Apocalypse 12.3 ss.)

 

Or, ce langage est en tout point comparable à celui des premiers chapitres de la Genèse, où l'on voit le serpent discuter avec Eve, et ensuite, condamné par Dieu à se voir écraser la tête par la postérité de la femme… Ou encore, où l'on voit un arbre de vie côtoyer un arbre de la connaissance du bien et du mal : le fruit du premier conférant la vie éternelle et celui du deuxième ayant le pouvoir de dessiller les yeux à ceux qui sont nus sans l'avoir jamais remarqué.

 

Le caractère allégorique de ce langage paraît tellement évident qu'on s'interroge sur les motivations profondes de ceux qui veulent en faire un récit strictement historique… Le croyant le plus "littéraliste", pourtant, doit bien se douter qu'Adam avait eu quelques soupçons quant à la nudité d'Eve avant de manger le fruit défendu… ou alors, il n'était vraiment pas observateur ! Et, si ce récit doit être pris dans un sens allégorique, pourquoi ne pas admettre une fois pour toutes qu'il ne s'inscrit pas dans un passage strictement historique ?

 

Encore une fois, si je lis ce passage comme "une histoire biblique", ce n'est certainement pas dû à une quelconque volonté d'exclure les miracles de "l'Histoire biblique" : c'est le genre littéraire du passage qui me l'impose. De plus, un récit allégorique n'existe pas sans relation avec le réel : pour l'Apocalypse, ce "réel" est constitué d'événements à venir; pour la Genèse, il se compose d'événements passés. En l'occurrence, la Genèse raconte dans un langage allégorique l'événement historique qu'il est convenu d'appeler "la chute de l'homme" ou encore "le péché originel"...

 

Il est important d'insister sur ce point, car si ce récit était un mythe, il ne correspondrait à aucune réalité historique. Or, si "la chute" n'était pas un événement strictement historique - quelle que soit la façon dont les choses se sont réellement passées - ses conséquences seraient nulles et non avenues, et l'œuvre expiatoire de Jésus sur la croix n'aurait plus aucun sens... Il est donc essentiel de ne jamais confondre un récit mythique, qui ne correspond à aucune réalité historique, et un récit allégorique, qui est la formulation symbolique d'un événement historique. [29]

 

29 Cette confusion m'a sans doute valu les procès d'intentions les plus virulents de la part de mes frères évangéliques "orthodoxes"… Mais je sais aussi qu'ils me les ont adressés en toute bonne foi !

 

Comme je l'ai également fait remarquer à plusieurs reprises, la volonté manifestée par les "créationnistes" purs et durs d'entretenir une lutte qui divise et discrédite le monde "évangélique" me paraît d'autant plus incompréhensible qu'elle n'apporte rien de plus quant à l'enseignement spirituel des textes concernés. Cette crispation ne se limite d'ailleurs pas à la lecture symbolique ou allégorique des premiers chapitres de la Genèse. Elle concerne aussi les quelques livres bibliques appréhendés comme des paraboles par certains théologiens.

 

Je m'empresse de dire que je n'ai pas d'opinion tranchée à ce propos. Mais en y réfléchissant, je me demande : Qu'est-ce que cela changerait à ma foi "si" l'on me prouvait demain que les livres d'Esther, de Job, du Cantique des Cantiques, de Jonas… sont des paraboles plutôt que des "histoires vraies" ?… Rien ! Cela ne troublerait en rien ma foi : ni pour ma confiance en l'Ecriture, ni pour la portée spirituelle de ces textes, ni pour ma relation avec Dieu…[30]

 

30 Certes, je n'ignore pas que Jésus lui-même s'est référé à l'histoire de Jonas, sans laisser entendre qu'il doutait de l'historicité du personnage. (Cf. Luc 11:29-32)  Je ne dis pas non plus que j'en doute… Je dis simplement que les paroles de Jésus pouvant aussi s'appliquer à un Jonas typologique, son histoire pourrait n'être qu'une parabole sans que cela puisse changer quoi que ce soit à ma foi en la résurrection de Jésus, le troisième jour après sa mort !

 

Je comprends très bien qu'un chrétien évangélique n'accepte aucune transaction qui puisse compromettre l'autorité de la Parole de Dieu, ou encore, défigurer son message. Par contre, je plaide en faveur d'une tolérance réciproque, suffisamment clairvoyante pour se démarquer d'apparences souvent trompeuses.

 

Ainsi, quand je propose une lecture allégorique des premiers chapitres de la Genèse, c'est pour demeurer conséquent avec les données internes de ces textes – et donc avec leur genre littéraire – et non pour me conformer aux critères d'incrédulité de la Science athée. Quand, au contraire, je perpétue une lecture littérale des Evangiles, c'est toujours par respect du genre littéraire des textes concernés, et non par souci de me conformer à une quelconque tradition exégétique.

 

Dans tous les cas, ma démarche répond à un même souci – le respect du Texte biblique – même si elle conduit à des approches différentes et nuancées : tantôt symboliques, tantôt allégoriques, tantôt métaphoriques, tantôt littérales, tantôt paraboliques… Si bien qu'il arrive, et je peux le comprendre, que des croyants timorés ou mal informés soient perturbés et s'interrogent à propos d'une cohérence aussi paradoxale ! Je garde la conviction cependant – confirmée par l'expérience – qu'une approche trop simplificatrice du Texte biblique ne contribue pas à faire admettre son autorité divine par les incroyants qui présentent un minimum d'instruction.

 

La plupart comprennent fort bien que la Bible n'étant pas un livre mais une bibliothèque de soixante-six livres, il est tout à fait normal de les aborder sous des angles différents. D'autant plus qu'ils furent rédigés par des dizaines d'auteurs différents, dans des cultures et des langues distinctes, dans des styles très variés et au cours d'une période qui dépasse le millénaire… Ce que semble avoir oublié la plupart des chrétiens "évangéliques" dans leur souci louable d'insister sur l'unité d'inspiration – bien réelle – d'une bibliothèque unique, certes, mais ô combien éclectique !

 

SOMMAIRE GÉNÉRAL

SOMMAIRE DÉTAILLÉ

 

 

 

 Vers une non-conclusion…

 

 

Pour terminer, j'aimerais préciser ce qui fut tantôt explicite, tantôt implicite, tout au long de cet exposé… A savoir que, pour moi, un texte biblique peut être "historique" à des degrés divers, et cela, indépendamment de toute considération à l'égard de miracles qui, à mes yeux, font "normalement" partie de l'Histoire du peuple de Dieu. C'est pour cette raison que je me suis toujours opposé à reconnaître un caractère mythique à quelque récit biblique que ce soit.

 

Par contre, j'ai parlé des premiers et des derniers chapitres de la Bible, notamment, comme de textes qu'il serait malvenu d'assimiler à des "récits strictement historiques". Cette lecture, en effet, ne correspond pas à leur genre littéraire, c'est-à-dire aux indices qui, dans le texte lui-même, manifestent clairement l'intention des auteurs. Selon le cas, une interprétation symbolique ou allégorique de ces textes devrait être privilégiée, sans que j'en fasse "une affaire d'Etat" puisque, à mes yeux, une lecture littérale ne change pas grand-chose à leurs implications théologiques.

 

Par ailleurs, certains livres bibliques – Job, Esther, Jonas – semblent se prêter aux deux types de lectures… sans que je prétende me poser en arbitre puisque, ici encore, l'enseignement spirituel reste essentiellement le même dans les deux cas.

 

D'autres livres, enfin – la grosse partie du corpus biblique – s'inscrivent clairement dans un contexte "historique", du moins pour les croyants que le surnaturel divin ne rebute pas : ce qui est mon cas ! Ici, une interprétation littérale s'impose – telle que définie dans la deuxième "Déclaration de Chicago" – toute autre lecture risquant de fausser la portée de la Parole de Dieu.

 

Ce sont les trois raisons qui m'ont encouragé à inviter mes frères "créationnistes" ou "millénaristes" à s'abstenir de toute lutte fratricide envers les évangéliques "non-créationnistes" ou "amillénaristes". En retour, je me permets d'exhorter ces derniers à éviter toute attitude blessante, méprisante ou condescendante envers les premiers. Ne nous trompons ni d'adversaires, ni de combats ! [31]

 

31 Je n'ai pas abordé le problème du "millénium" dans ces pages, mais il est de la même nature, puisque cette doctrine – chère au monde évangélique et à la plupart des sectes – repose sur le seul texte allégorique de Apocalypse 20 : 1 à 10. Ce passage fait clairement écho au récit de la Genèse, dont il apparaît comme l'antithèse, puisqu'il proclame l'éviction et la défaite du "serpent ancien"

 

Mais comme on l'a vu, la reconnaissance du genre littéraire d'un texte biblique n'est pas tout. Elle a son importance en tant que préliminaire à l'étude des Ecritures, mais elle ne peut se substituer à la démarche de foi qui la soutient. Comme je l'ai dit et répété, une approche "strictement historique" du Texte biblique ne peut satisfaire un chrétien évangélique si elle n'inclut pas l'ouverture spirituelle que j'ai rappelée dans le dernier chapitre, et qui n'est pas plus arbitraire que l'incrédulité des athées, agnostiques et autres "libéraux".

 

Dès lors, quand j'affirme que le genre littéraire des Evangiles, par exemple, ne prête pas à discussion comme c'est le cas des quelques livres cités plus haut, c'est aussi en raison de ma foi. Les miracles – entre autres – que les premiers rapportent n'ont pas du tout les mêmes implications théologiques que les miracles rapportés dans les seconds… Si l'histoire d'Esther, par exemple, était une simple parabole, cela ne changerait absolument rien au message du livre. [32]

 

32 Mais ce n'est qu'une hypothèse, car, même si le nom de Dieu n'apparaît jamais dans ce livre, la Providence divine s'y manifeste d'une façon toute particulière. Il est possible, cependant, que son auteur ait pris soin de ne pas "prendre le nom de Dieu en vain" pour la rédaction d'un récit imaginaire, même parabolique : Jésus ne le fait jamais non plus !

 

Par contre, si je venais à nier la naissance virginale de Jésus, il n'y aurait plus de Bonne Nouvelle : l'Evangile perdrait tout son sens… et la foi chrétienne avec lui ! Un athée ou un "libéral", cependant, ne verra aucune objection à mettre tous les récits miraculeux de la Bible "dans le même sac", c'est-à-dire celui des mythes et légendes…

 

Par ailleurs, ne dit-on pas qu'il faut "croire pour comprendre, et non comprendre pour croire" ? Et de fait, c'est bien parce que je crois possibles les expériences spirituelles vécues par les croyants de la Bible que je peux, par la foi, les expérimenter à mon tour et témoigner de leur réalité et de leur actualité… Alors qu'un incroyant ou un chrétien "sociologique" ne peut ni croire, ni comprendre à quelles réalités spirituelles la Bible fait allusion. Si je crois en l'Ecriture, ce n'est donc pas après l'avoir soumise à la critique de ma raison, mais c'est en réponse à ce qu'elle dit d'elle-même, c'est à cause du témoignage intérieur que me rend le Saint-Esprit, c'est suite à l'expérience de la foi…

 

Encore une fois : si j'en venais à m'interroger sur la réalité de la naissance virginale ou de la résurrection de Jésus, ce seraient les fondements mêmes de ma foi et de mon espérance qui se trouveraient sapés ! Car, si j'admettais que les récits des Evangiles ne sont pas "historiques", cela impliquerait que Jésus est un homme comme un autre, que les apôtres sont des faux témoins, que Christ n'est pas ressuscité, que ma foi est vaine et donc, que je suis encore dans mon péché.

 

Si bien que, in fine, à quoi tient ma conviction quant au caractère "historique" des récits évangéliques, par exemple ? Seulement au critère objectif du genre littéraire des Evangiles ?… Certainement pas ! D'ailleurs, comme je viens de le rappeler, les Evangiles ne présentent une valeur vraiment "historique" que pour les chrétiens qui croient aux miracles. Pour les autres personnes, les Evangiles sont – en grande partie – le produit de l'imagination de l'Eglise des premiers siècles. Si bien qu'en affirmant ma confiance dans "l'historicité" des Evangiles j'atteste surtout un point de ma profession de foi qui, comme telle, relève de considérations strictement spirituelles… donc purement subjectives aux yeux d'un historien moderne.

 

Soit dit entre parenthèses : l'interprétation "historique" des premiers chapitres de la Genèse proposée par les "créationnistes" repose également sur un acte de foi qui, à ce titre, mérite le respect. En d'autres termes : même si je ne partage pas ce point de vue, je reste ouvert à tout dialogue fondé sur l'étude des Ecritures Saintes. En effet : si la plupart des évangéliques restent "créationnistes", c'est par respect du Texte biblique… Si je ne le suis pas, c'est dans le même souci !

 

Le problème vient du fait que je vois dans le texte des indices qui me paraissent évidents alors que d'autres les interprètent différemment : ce qui est leur droit ! Ce que je critique, ce sont les velléités de défendre les positions "créationnistes" à coup d'arguments pseudo-scientifiques ou antiscientifiques.

 

Par contre, tout ce que les historiens pourront me dire à propos des Ecritures ne pourra jamais rien changer à ma relation avec Dieu… ni ébranler le regard que je porte sur la Bible en tant que Parole de Dieu. Et cela pour une raison bien simple : c'est que nous n'avons pas les mêmes critères quant à "l'historicité" d'un récit biblique. Non que je nie l'importance de critères tels que la fiabilité des témoignages, de leur transmission ou de leur datation, etc. Mais j'y ajoute les révélations de l'Ecriture sur elle-même, et celles du Saint-Esprit témoignant à mon esprit de vérités qui resteront toujours inaccessibles à "la raison raisonnante"…

 

Hélas ! Pour un historien athée, cette expérience de la foi paraîtra sans doute bien étrange, voire quelque peu "exotique", puisque à ses yeux la Bible est un livre comme un autre. En fait, c'est ici que réside le risque de dérapage vers le libéralisme théologique, et non dans l'acceptation du caractère symbolique de certains textes.

 

Que je lise les premiers chapitres de la Bible de façon littérale ou symbolique, l'essentiel c'est de reconnaître en Dieu leur divin Auteur, c'est d'en accepter le message et les implications pour l'humanité, pour moi, aujourd'hui. Certes, là où certains voient un récit strictement "historique", je vois une "révélation"… Révélation où l'histoire des débuts du monde et de l'humanité, telle qu'elle s'est réellement passée, se cache derrière des symboles et des allégories : exactement comme les événements relatifs à la fin du monde se trouvent scellés dans les révélations de l'Apocalypse.

 

Mais pour ma doctrine, pour ma foi, pour ma relation avec Dieu : qu'est-ce que tout cela change par rapport à un chrétien "créationniste" ? N'est-ce pas le sacrifice de Jésus qui fait de nous des frères, et le don de l'Esprit qui nous unit en un même corps ? A côté de cela, les tâtonnements et les entêtements de notre herméneutique paraissent bien dérisoires !

 

Sur ce point précis, les "créationnistes" et autres chrétiens "littéralistes" ne me paraissent pas avoir compris la vraie nature du danger. Ce n'est pas la recherche du genre littéraire d'un récit biblique qui risque d'en trahir la portée spirituelle, au contraire ! Puisqu'une lecture allégorique ne met pas en cause la portée spirituelle du récit. Par contre, comme je l'ai montré, à deux reprises, une lecture "historique" – appliquée à tous les textes – relève d'un amalgame dangereux, qui associe systématiquement la portée spirituelle à l'historicité du récit et qui, de ce fait, encourage très certainement la tentation libérale d'en faire des récits mythiques.

 

Hélas ! Traiter de mythes ou de légendes tous les récits miraculeux de la Bible, sans distinctions, n'est-ce pas exclure l'idée que Dieu puisse intervenir dans l'Histoire des hommes… Et pourtant !

 

SOMMAIRE GÉNÉRAL

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SOMMAIRE GÉNÉRAL

 



[1] Ce langage symbolique, je ne le vois pas seulement dans le sens littéral de certains mots, mais aussi, pour d'autres mots, dans la référence explicite qu'y fait l'Apocalypse de Jean : "l'arbre de vie": Ap. 2.7; 22.2,14,19; "le paradis" : Ap. 2.7; "le serpent ancien" : Ap. 12.9; 20.2; "la nudité" : Ap. 3.17; 6.15; etc.

[2] Cette remarque peut paraître bien prétentieuse, car n'importe quel chrétien moyennement doué est capable de lire un article de vulgarisation scientifique. Je maintiens cependant qu'il est impossible de participer à un débat scientifique, théologique ou même technique, sans la formation spécifique qui permet d'évaluer les implications associées aux différentes options en présence… S'il est risible d'entendre un particulier donner des conseils et des leçons de savoir-faire au plombier ou au maçon qui vient travailler chez lui, il est tout aussi déplorable de voir certains chrétiens s'engager dans des débats qui les dépassent complètement : leur zèle intempestif ne peut que discréditer l'Évangile qu'ils prétendent servir ! "Je leur rends le témoignage qu'ils ont du zèle pour Dieu, mais sans intelligence."  (Romains 10:2) 

[3] Si l'on admet que l'homme a été créé "à l'image" – ou mieux : "dans l'empreinte" - de Dieu, la question est évidemment de savoir s'il est ici question de notre nature spirituelle ou de notre enveloppe corporelle… Autrement dit : Dieu est-il un pur esprit ou appartient-il à l'ordre des primates ? Pour moi, la question ne se pose même pas… Et pour ce qui est de mon physique, j'assume sans rougir les 99% du génome que le Seigneur m'a donné en commun avec les chimpanzés ! Par contre, je m'interroge toujours sur les raisons qui poussent certains "créationnistes" à y voir un patrimoine génétique commun avec leur Créateur…

[4] A noter, pour les pointilleux, que dans la pensée hébraïque, comme chez la plupart des peuples de l'antiquité, les plantes faisaient partie du monde inanimé : ce qui explique que le concept de "vie" n'apparaisse qu'avec la "vie animale" dans le récit biblique... Mais si l'on néglige cette remarque, il n'est pas interdit de voir dans les trois "bara" l'émergence successive de la vie végétale, animale et humaine; ou si l'on préfère, les trois aspects de la vie sur terre : physique, psychique et spirituel… D'autre part, pour le premier point, on pourrait également parler du passage d'un mode d'existence à l'autre si on le présente comme un passage de l'immatérialité à la matérialité de l'univers : ce qui supposerait sa préexistence en Dieu… Spéculation hasardeuse ?

[5] C'est ainsi que j'ai entendu un "créationniste" – universitaire hostile à la théorie du "big bang" – affirmer sans sourciller que les lois de la cosmogonie ayant été bouleversées par le péché d'Adam, on ne pouvait calculer l'âge de l'univers en se basant sur les données de la cosmologie actuelle… En tant que tel – et sans préjuger du fond - l'argument me paraît une arme à double tranchant, qui risque bien de se retourner contre les "créationnistes" qui veulent l'exploiter. En effet, si les lois de l'univers avaient effectivement changé après la chute, cela servirait tout aussi bien les "évolutionnistes" pour expliquer que l'on ne peut aujourd'hui prouver l'évolution, en reproduisant les mutations qui ont permis le passage d'une espèce à l'autre au sein du règne animal… puisque cela se serait passé avant le péché d'Adam !

[6] Pour la petite histoire, cela s'est passé lors de la première démonstration publique de l'efficacité du vaccin anti-rabique sur un échantillon de plusieurs moutons. Une partie des moutons furent vaccinés et l'autre pas. Quelques jours après, le virus de la rage fut injecté à tous les moutons, vaccinés ou non. Mais pour s'assurer qu'aucun mouton non vacciné n'échappe à la mort – ce qui eut été déplorable pour sa "démonstration" - il leur fit injecter secrètement une dose létale de bichromate de potassium…

[7] L'usage veut que les titres de "chercheurs" et de "savants" soient réservés aux scientifiques dont les travaux ont été publiés dans l'une ou l'autre des rares revues scientifiques mondiales… ou dont les découvertes ont été récompensées par un Nobel ou un autre prix prestigieux !

[8] Il est intéressant de noter que les évangéliques acceptent ici une approche exégétique que les théologiens libéraux leur reprochent de ne pas adopter ailleurs. C'est le cas, notamment, de tous les textes rapportant des miracles, puisqu'à leurs yeux ceux-ci ne peuvent relever que du merveilleux chrétien. J'insiste sur le fait qu'une telle démarche est étrangère à mon propos. Certes, j'encourage également une lecture au second degré, mais seulement pour les textes présentant des critères littéraires qui l'imposent : comme certains passages de l'Apocalypse et du début de la Genèse… Mais je tiens à préciser que, pour moi, le caractère miraculeux d'un récit n'en fait pas nécessairement un texte poétique.

[9] Malheureusement, les sciences ne sont pas le seul domaine où la foi chrétienne s'est vu donner des leçons "d'évangélisme" venant de la société civile. N'a-t-il pas fallu attendre la promulgation des "Droits de l'Homme" pour mettre fin à un esclavage dont de braves protestants profitaient sans aucun état d'âme ? Pour que les femmes se voient reconnaître une égalité avec l'homme que bien des églises leur contestent encore aujourd'hui ? Pour que l'apartheid trouve enfin une solution au sein d'un Protestantisme qui lui offrait son meilleur terreau ?… Ici encore, c'est contraints et forcés par le monde extérieur que les chrétiens se sont enfin décidés à revisiter le Texte biblique !

[10] Il faut savoir qu'en Belgique, il existe une "américanophilie" beaucoup plus prégnante que dans les autres régions francophones d'Europe. Elle s'impose d'autant plus au sein du monde évangélique que la plupart de ses responsables ont été directement ou indirectement formés à cette école… d'où un "littéralisme" biblique beaucoup plus tenace, bien que non généralisé.

[11] Pour qui souhaite vérifier mes sources, les trois Déclarations de Chicago concernant l'inerrance biblique, l'interprétation de la Bible et la pratique de la vie chrétienne sont accessibles sur Internet, dans leur version française intégrale, sur le site : http://www.protestanet.be/PANORAMA/pref-chi.htlm

[12] On appelle "haute critique" les différentes méthodes d'analyse –historique et littéraire, notamment - qui sont sensées décanter le texte original par rapport à ses ajouts ultérieurs et ses modifications successives. Ces techniques n'aboutissent pas seulement à des conclusions qui varient considérablement d'une école à l'autre; mais en plus, elles intègrent souvent les principes du "libre examen", particulièrement sceptique envers tout ce qui s'apparente à des miracles ! Pour sa part, la "basse critique" ou "critique textuelle" s'attache aux procédés mis en œuvre pour restaurer le texte biblique dans son intégralité, chaque fois qu'il a été corrompu au cours de sa transmission. Elle s'intéresse aussi aux moyens qui permettent de remettre un texte dans son contexte. N'avons-nous pas l'habitude de dire : "Un texte hors de son contexte n'est qu'un prétexte !"… Les théologiens libéraux acceptent la légitimité de la haute et de la basse critique, tandis que les évangéliques n'admettent que la dernière. C'est donc avec raison que l'article XIII s'en préoccupe.

[13] Pour mémoire, rappelons que dans l'Ancien Testament, la conception du monde est celle d'une galette circulaire entourée d'eau et posée sur "les eaux d'en bas", avec une voûte céleste rigide pour retenir "les eaux d'en haut". Les astres se déplacent sur cette voûte céleste qui comporte aussi les portes nécessaires au passage de la pluie... Loin de moi l'idée de nier que les auteurs sacrés aient pu, sous l'inspiration, écrire des vérités qui sortent de ce schéma archaïque. Mais très sincèrement, il faut bien admettre que les diverses interprétations proposées en ce sens donnent très souvent l'impression d'être "tirées par les cheveux".

[14] Si l'exégèse s'occupe de ce que le Texte "dit", l'herméneutique s'intéresse à ce que le Texte "veut dire"… autrement dit à son interprétation. Précisons - pour légitimer la démarche aux yeux des puristes – que l'étymologie de l'interprétation dont il est question ici s'apparente à l'interprétation ("herménia") dont il est parlé en 1 Corinthiens 12.10 et 14.26 à propos des langues… et non à l'interprétation ("epilusis") interdite en 1 Pierre 2.20 : "Sachez tout d'abord vous-mêmes qu'aucune prophétie de l'Ecriture ne peut être un objet d'interprétation particulière."  Il faut aussi savoir que "particulière" signifie "issue de son propre fond" plutôt que de l'Ecriture… Or, le rôle de l'exégèse consiste justement à préparer une bonne herméneutique, en fondant la compréhension du Texte sur une étude à la fois philologique et théologique… L'étude philologique (voir la "basse critique" dans la note précédente) consiste dans l'examen des manuscrits, l'établissement du texte, l'étude linguistique, grammaticale, stylistique, historique, etc.  Pour les Protestants évangéliques, l'étude théologique consiste à "comprendre la Bible par la Bible"; pour les Catholique, par contre, l'étude théologique ne peut faire l'économie de la Tradition chrétienne, ni se soustraire au contrôle du magistère de l'Eglise… On ne peut donc nier que les chrétiens évangéliques qui se réfèrent à leurs traditions doctrinales adoptent une démarche analogue à celle qu'ils critiquent chez les autres, parfois avec virulence !

[15] Soit dit en passant, cela prouve aussi l'aspect dérisoire d'une dialectique à laquelle je ne consens qu'à contre-cœur. Mais encore une fois, elle me paraît inévitable, pour dessiller les yeux de ceux qui ont l'âme torturée par les sophismes qu'une certaine tradition évangélique veut leur imposer… Bien souvent en les culpabilisant, pour mieux les contraindre à demeurer dans le carcan d'une "saine" exégèse "créationniste" !

[16] Pour mémoire, le récit de la création est en forme de chiasme : comme dans l'expression "chou vert et vert chou"… Cette structure littéraire, fréquente dans la littérature hébraïque, correspond ici aux six jours de la création. Cela commence par la création 1) du cosmos, 2) des eaux d'en haut et d'en bas, 3) de la terre et de la végétation… Puis cela continue par la création de leurs habitants respectifs 4) les astres, 5) les oiseaux et les poissons, 6) les animaux terrestres et l'homme… Pour logique qu'elle soit, cette structure en chiasme poursuit une intention poétique, bien plus que chronologique !

[17] Il est peu probable, en effet, que certains récits bibliques commencent par la réserve bien connue : "Toute ressemblance avec des personnages vivant ou ayant vécu serait purement fortuite."

[18] C'est ainsi que beaucoup de théologiens – dont certains, d'obédience évangélique - se sentent autorisés à regarder le livre d'Esther comme une parabole… ou ce qu'on appellerait aujourd'hui un "roman historique".

[19] Faut-il y voir une manifestation de la politique manichéenne et impérialiste chère à l'Oncle Sam qui, en matière d'herméneutique comme en quelques autres, semble avoir embué l'esprit de nos frères d'outre-Atlantique… et de quelques-uns de leurs catéchumènes européens ?

[20] C'est avec raison qu'on pourrait me reprocher de ne pas distinguer une lecture symbolique d'une lecture allégorique ou métaphorique. Mais c'est volontairement que je m'en abstiens ici, car ce sont seulement les implications de ces diverses lectures qui m'intéressent…

- Pour faire bref, disons qu'un récit allégorique utilise des représentations ou des personnifications d'idées abstraites, comme beaucoup de paraboles : la "semence" représente la Parole de Dieu, les "épines" représentent les soucis de la vie, les "oiseaux" représentent le diable, etc. 

- La métaphore, pour sa part, utilise directement certains termes concrets dans un sens abstrait : une "mine" de renseignements, par exemple. C'est le cas pour la plupart des abstractions dans le texte original hébreu qui dit : la "droite" de Dieu pour la force, le "nez" de Dieu pour la colère, la "matrice" de Dieu pour son amour, etc. 

- Le symbolisme, quant à lui, utilise des choses qui évoquent ou personnifient spontanément une idée ou un concept : la "colombe" de la paix, par exemple. Dans la Bible, "l'agneau" de Dieu évoque l'idée de sacrifice, le "vin" évoque le sang, etc. 

- Le mythe, enfin, possède une connotation péjorative évidente, du moins dans le langage courant. Au mieux, c'est la représentation amplifiée ou exagérée de personnages et de faits réels; mais c'est sa valeur de fable, de légende ou d'utopie qui est le plus souvent retenue… même quand le mythe explique une réalité présente.

[21] Quand il s'agit de la Bible, le chrétien évangélique se rebiffe contre cette idée. Pourtant, lui-même emploie systématiquement ce critère quand il concerne les autres religions : aussi bien pour Mahomet et l'Islam, que pour Joseph Smith et les Mormons !

[22] A titre d'exemples, on pourrait citer le livre de la postérité d'Adam (Gen. 5.1), le livre de Nathan et le livre de Gad (1 Chron. 29.29), le livre des guerres de l'Eternel (Nomb. 21.14), le livre des actes de Salomon (1 Rois 11.41), le livre des mémoires (Esdr. 4.15), les livres de Schemaeja (2 Chron. 12.15), le livre du juste (Jos. 10.13) le livre de Hozaï (2 Cron. 33.19), etc.

[23] Pour mémoire, rappelons que les livres de la Bible hébraïque (notre Ancien Testament) sont répartis en trois groupes : la Loi ou "Torah", les Prophètes  ou "Nebiim", et les Ecrits ou "Ketoubim"… Pour cette raison l'ensemble est parfois désigné par une contraction de ces trois mots : le "Tanak".

[24] Cette incrédulité est sans doute justifiée par les fanons qui emplissent la bouche des vraies baleines et leur interdisent d'avaler autre-chose que des proies minuscules. Mais il semble que l'on veuille surtout ergoter sur les mots, puisque les cachalots sont aussi appelés "baleines" par les chasseurs de cétacés. On raconte d'ailleurs l'histoire d'un harponneur qui, dans l'immédiat après-guerre fut avalé par un cachalot et qui, quelques heures plus tard, fut retrouvé en état de choc mais vivant dans l'estomac de l'animal, lors du dépeçage de celui-ci sur le pont du baleinier. Pour sa part, le texte biblique se contente de parler d'un "grand poisson"… mais il est vrai qu'à l'époque, Linné n'avait pas encore établi sa nomenclature des genres et espèces du règne animal !

[25] Pour faire bref – et sans développer les données historiques externes – la première date s'appuie sur le texte de 1 Rois 6:1 qui affirme que l'édification du temple de Salomon a commencé 480 ans après la sortie d'Égypte. (956 + 480 = 1436) La précocité de cette date semble encouragée par Juges 11:26… La date plus tardive de 1280 s'appuie sur Exode 1:11 qui affirme que les Hébreux, esclaves en Égypte, y construisirent les villes de Pithom et de Ramsès. Or ces villes datent de XIIIème siècle et le peuple d'Israël se trouve repris avec d'autres nations sur la stèle du pharaon Ménephtah vers 1200 avant Jésus-Christ.

[26] N'oublions tout de même pas que la transmission des témoignages bibliques repose sur des bases solides, qui sont à verser au crédit de leur fiabilité : au temps d'Abraham, l'écriture existait depuis plus d'un millénaire; et l'époque de Moïse correspond à deux inventions déterminantes attribuées au Phéniciens : celle de l'écriture alphabétique (plus rapide) et celle du papyrus (plus léger à transporter)…

[27] Or, même si "comparaison n'est pas raison", on sait très bien à quoi peut conduire un a priori historique : aux yeux des "révisionnistes", l'extermination de six millions de Juifs est aussi incroyable, cinquante ans après, que ne l'est la résurrection de Jésus, deux mille ans après, aux regards d'un rationaliste patenté.

[28] Sur ce point particulier, l'apôtre Paul tient des propos on ne peut plus catégoriques : "Et si Christ n'est pas ressuscité, notre prédication est donc vaine, et votre foi aussi est vaine. Il se trouve même que nous sommes de faux témoins à l'égard de Dieu, puisque nous avons témoigné contre Dieu qu'il a ressuscité Christ, tandis qu'il ne l'aurait pas ressuscité, si les morts ne ressuscitent point. Car si les morts ne ressuscitent point, Christ non plus n'est pas ressuscité. Et si Christ n'est pas ressuscité, votre foi est vaine, vous êtes encore dans vos péchés, et par conséquent aussi ceux qui sont morts en Christ sont perdus". (1 Cor. 15.14-18)

[29] Cette confusion m'a sans doute valu les procès d'intentions les plus virulents de la part de mes frères évangéliques "orthodoxes"… Mais je sais aussi qu'ils me les ont adressés en toute bonne foi !

[30] Certes, je n'ignore pas que Jésus lui-même s'est référé à l'histoire de Jonas, sans laisser entendre qu'il doutait de l'historicité du personnage. (Cf. Luc 11:29-32)  Je ne dis pas non plus que j'en doute… Je dis simplement que les paroles de Jésus pouvant aussi s'appliquer à un Jonas typologique, son histoire pourrait n'être qu'une parabole sans que cela puisse changer quoi que ce soit à ma foi en la résurrection de Jésus, le troisième jour après sa mort !

[31] Je n'ai pas abordé le problème du "millénium" dans ces pages, mais il est de la même nature, puisque cette doctrine – chère au monde évangélique et à la plupart des sectes – repose sur le seul texte allégorique de Apocalypse 20 : 1 à 10. Ce passage fait clairement écho au récit de la Genèse, dont il apparaît comme l'antithèse, puisqu'il proclame l'éviction et la défaite du "serpent ancien"

[32] Mais ce n'est qu'une hypothèse, car, même si le nom de Dieu n'apparaît jamais dans ce livre, la Providence divine s'y manifeste d'une façon toute particulière. Il est possible, cependant, que son auteur ait pris soin de ne pas "prendre le nom de Dieu en vain" pour la rédaction d'un récit imaginaire, même parabolique : Jésus ne le fait jamais non plus !