Réflexions et cheminement dans le dialogue de Mohammed Jamouchi

Mélanges: dont une interview dans la revue de l'Evêché de Tournai (Parabole, 1997)

1.- Le dialogue des civilisations

Les rencontres, dialogues, échanges et partages à tous niveaux sont devenus nécessaires voire vitaux. Cependant, les produits et biens de consommations ne laissent pas indifférents ceux qui les consomment. Ils modifient leur mode de vie et partant leur représentation du monde.
Dès lors, les dialogues de civilisations ne sont plus seulement des mots à la mode, il ont de plus en plus une réalité perceptible. La concrétisation de l'Union européenne est en phase de façonner les sociétés des pays membres. Les directives et recommandations européennes qui sont contraignantes sont supranationales et à ce titre s'imposent à chacune d'elle.

Vous pensez que les différentes religions pourraient vivre ensemble en paix et concorde ?

M.J. - Il y a une vingtaine d'années, il y avait plus de réticences que d'ouvertures. La raison est moins théologique que mentale. La religion islamique ordonne de " discuter avec les Gens du Livre de la meilleure manière qui soit ". Elle nous invite à vivre de la manière la plus vertueuse avec tout le monde. Cependant, il n'a jamais manqué d'idéologies pour exciter les sentiments religieux des uns contre les autres afin de semer la discorde au lieu de tenir ensemble le flambeau de la Lumière qui n'est ni d'Orient ni d'Occident et qui ne s'éteint jamais malgré les tentatives toujours répétées de ceux qui vivent dans les ténèbres de l'agressivité et de l'injustice. Cette lueur indique au loin un chemin de paix. Chacun fait son choix, celui qui veut être croyant et clairvoyant l'est pour lui-même, tandis que celui qui veut être ignorant et aveugle l'est pour lui-même.
Le musulman ne prétend pas que l'Islam innove radicalement mais qu'il se situe dans la continuation d'une lignée prophétique qui débute avec Adam et se poursuit par ce qui a été transmis par Abraham, Isaac, Jacob, Moïse et Jésus. Par conséquent, le musulman tout en reconnaissant plus facilement les religions qui l'ont précédés, respecte leurs prophètes respectifs et cherche à dialoguer avec leurs disciples de la façon la plus naturelle qui soit, sans attendre les préparatifs du concile Vatican II. Si on ne peut atteindre la concorde entre les religions telles qu'elles sont instituées, on peut toutefois la nourrir entre ses adhérants, hommes et femmes croyants vivants dans la fraternité.
D'où vous vient-elle cette passion du dialogue ?
M.J. - De mes origines, vraisemblablement, celle de croyants dont la foi est marquée par l'ouverture. Le dialogue m'apprend à connaître l'autre et à me connaître moi-même. Je pense que ma personnalité se forge dans la confrontation avec les autres. Le dialogue me permet de relativiser mes pratiques et mes modes de pensées. Quand on vit replié sur sa communauté, on a un sentiment de sécurité et on se sent en situation de dominance, la tentation est alors de vouloir institutionnaliser ses propres valeurs, de les ériger en normes absolues, d'imposer son point de vue à l'autre. C'est pourquoi je pense que la connaissance de l'autre, qui passe par le dialogue, est fondamentale pour offrir aux hommes de différentes convictions la possibilité de vivre ensemble.
Comment avez-vous concrétisé votre dialogue ?
M.J. - Il ne s'agit pas de se projeter sur l'autre ni de s'assimiler à lui, ni de l'intégrer en soi. Dialoguer ne signifie pas nécessairement être d'accord avec son interlocuteur, chacun reste fidèle à ce qu'il est. L'art du dialogue est d'arriver à créer une relation de réciprocité. C'est un art que de savoir vivre quand on est héberger chez l'autre et de savoir accueillir chez soi. En se rencontrant, en se connaissant et en s'appréciant dans nos différences nous pouvons nous découvrir et nous épanouir dans le respect mutuel. Ce sont des rencontres où ce n'est pas tant l'argumentation théologique et les réflexions conceptuelles et intellectuelles qui priment mais la manière de vivre sa foi dans la rencontre avec l'autre. La rencontre peut s'arrêter à ce moment de partage en commun ou se poursuivre par une meilleure connaissance du vécu de l'autre. Dans ce cas, il faut que chaque groupe ait une connaissance approfondie de la culture de l'autre. Comme vous le voyez, on peut avoir une pensée qui dialogue avec une autre pensée dans le cadre d'une compréhension mutuelle ou plutôt à la rencontre de l'autre dans ce qu'il a de plus profond de plus existentiel. C'est plus que dialoguer, c'est un esprit qui s'ouvre sur un autre esprit.
Il existe aussi des rencontres d'un autre niveau ayant d'autres fins : celles entre professeurs, par exemple. Dans notre Groupe de Recherche Islamo-Chrétien, la perspective était d'élaborer un programme digne de science humaine (et intellectuel) d'études communes permettant à chaque groupe de connaître les démarches et courants de pensées fondamentaux et dérivés des uns et des autres à partir de ses propres sources scripturaires authentiques.
Le dialogue intellectuel apparaît alors comme des paroles éthérées, une cathédrale de pensées enfermées entre les parois d'un monastère. Mais les deux ont leurs vertus pour qui sait les pratiquer.
Evolution du dialogue islamo-chrétien avec une ouverture sur des croyants de confessions juives, des pratiquants du bouddhisme. Ensuite ce qui a prévalu s'est la catégorie croyant non-croyant. Côté croyant, il y avait les grandes religions présentent en Belgique ; du côté non-croyant, les participants se définissaient comme athée, agnostique, laïcs et humanistes.

Ensuite, j'ai ressenti la nécessité de l'ouverture vers le monde d'où mon adhésion à la WCRP (Conférence Mondiale pour les Religions et la Paix). Enfin, l'initiative une " âme pour l'Europe " où différentes Eglises et communautés de foi dialogue avec des fonctionnaires de la Commission européenne dans l'espoir d'inspirer l'idée d'une Europe citoyenne bâtie sur des valeurs autres que purement mercantiles.

Que vous a-t-il appris le dialogue avec d'autres croyants ?
M.J. - Au fil des rencontres je me suis aperçu qu'il fallait se garder de tout syncrétisme ou œcuménisme plat. Il y a des différences entre nous ; il serait vain de vouloir les nier. D'autant plus que ces différences sont génératrices de progrès et de réflexions riches et profondes. Aujourd'hui, l'Europe plurielle dans laquelle nous vivons nous offre des possibilités qui étaient inimaginables il y a peu pour entamer un dialogue tout azimut. De plus en plus fréquemment, le dialogue est devenu le mode par excellence pour ce mettre en rapport avec les autres. Nous assistons et nous participons de plus en plus intensément une culture du dialogue.
Nos sociétés, largement sécularisées, multiculturelles et pluralistes nous offrent une chance extraordinaire et inattendue pour engager le dialogue mais encore faut-il y être préparer mentalement. Il faut être formé, instruit et éduqué en ce sens pour pouvoir surmonter les obstacles linguistiques et culturels. Il faut trouver le mot adéquat pour engager un processus de dialogue conduisant à la recherche de l'autre là où il se trouve et non dans la catégorie stéréotypée où il a été classé a priori. Au-delà des religions, des dogmes et des lois, il faut finalement rencontrer l'homme concret c'est-à-dire l'humanisme au minuscule et pas seulement son idéologie : l'Humanisme. Le pluralisme culturel correspondant à une multiplicité de configurations mentales aboutit à un contenu dont la complexité est croissante, certes. La comparaison a comme vertu de simplifier, de réduire ces schèmes aux points essentiels que nous avons en partage et qui nous permettent de vivre ensemble les uns avec les autres et non les uns à côté des autres.
Gens du Livre
Au sens de ceux qui ont " reçu " des Ecritures révélées.
Convergences ?
M.J. - Convergences " Je suis celui qui est " correspond par son infinitude et son imperceptibilité au verset coranique qui dit " qu'Il personne n'est à sa ressemblance ". Le Coran rend difficile la constitution d'une théologie islamique, au sens où elle a été élaborée par la tradition chrétienne. Dans le Coran, on constate aisém
ent qu'on ne peut dire d'Allah que ce qu'Il dit de Lui-même.
Le Coran affirme un principe fondamental du monothéisme " Notre Dieu et votre Dieu sont un Dieu Unique " (XXIX, 46), ce principe a été transmis par tous les messagers et il constitue la première convergence fondamentale des trois grandes religions. " O gens du Livre !Venez à une parole commune entre vous et nous. Que nous n'adorions qu'un Dieu, Que nous ne Lui associons rien et que nous n'établissons pas entre Lui et nous d'associés (ou d'intermédiaire). " (III, 64)
De quel Dieu parlez-vous
M.J. - Allah n'est pas un dieu parmi d'autre ou le dieu spécifique des Arabes comme le croyait encore Chateaubriand, c'est le mot arabe pour désigner le Dieu Unique, comme on dirait Got en allemand ou Dio en italien.
Contrairement aux versets que vous avanciez voici d'autres citations qui exhortent les musulmans vers le rapprochement avant de les conduire vers la divergence.
Après avoir évoqué des éléments de convergence je voudrais vous rappelez que les facteurs de divergence sont considérables : que faites-vous du péché originel, de la trinité, de la consubstantialité de Jésus et de Dieu ?
M.J. - Si les adhérants d'une religion prenaient les textes fondateurs pour se critiquer et se confronter, y trouveraient-ils tous les éléments nécessaires pour entretenir les divisions et les exclusions illustrés à profusion par l'histoire. Je ne conçois pas que la Bible ou le Coran ait été donné aux uns contre les autres mais plutôt aux uns et aux les autres à des périodes différentes en guise de rappel pour l'humanité. Il n'en reste pas moins vrai la jeune et fragile communauté des premiers chrétiens et des premiers musulmans ont émis des propos sévères à l'égard de leurs concurrents, juifs pour les uns, chrétiens pour les autres.
La qualité de prophète est reconnue à Jésus et Moïse qui sont plus fréquemment cités dans le Coran que Mohammed lui-même. Cependant l'Islam ne reconnaît pas, comme le veut la tradition chrétienne, qu'il ait été envoyé pour porter les péchés de l'humanité. La notion du péché originel est complètement étrangère à l'Islam : elle n'existe pas. Chacun est responsable de ses propres actes et n'aura pas à subir ou se faire pardonner les actes de ses prédécesseurs. Il ne faut pas non plus s'attendre à être rassuré par un Sauveteur universel.
Quant à la trinité elle est considérée comme une contradiction, comme illogique. Ecoutez ce passage : " O gens du Livre ne sortez pas de la juste mesure dans votre religion et ne dites sur Dieu que la vérité : le Messie fils de Marie n'est que le messager de Dieu, Son verbe qu'Il a jeté à Marie et un esprit venant de Lui. Croyez donc à Dieu et à Ses messagers et ne dites point " trois ". Cessez, c'est préférable pour vous. Dieu n'est qu'un Dieu unique. Loin de Sa gloire et de Sa pureté qu'il ait un enfant. " (IV, 171)
Dieu est Un, c'est essentiel en Islam où il ne peut y avoir un quelconque anthropomorphisme hypostase ou incarnation.
L'essence de Jésus est celle d'un homme de chaire et de sang, comme les autres messagers de Dieu, il n'est ni Dieu ni le fils de Dieu. Et celui qui est qualifié du sceau des prophètes, Mohammed n'a pas non plus le privilège d'être un intermédiaire entre Dieu et les hommes et femmes auxquels il s'adresse.
Après avoir reconnu des contradictions aussi radicales, comment pouvez-vous poursuivre de tels dialogues comme vous les appelez ?
M.J. - Nous avons d'abord le devoir de nous écouter mutuellement ensuite d'essayer de comprendre nos interlocuteurs comme eux comprennent leurs traditions et vivent leur foi, de l'intérieur, et non pas d'abord comme nous pouvons l'aborder, l'analyser de l'extérieur.

Qu'est-ce que les religions peuvent apporter aujourd'hui à l'homme ?
M.J. - La société contemporaine lance continuellement des défis aux hommes de convictions. Le mode de vie qui nous est imposé par le libéralisme économique et notre société de surconsommation individualisée laisse peu de place pour la dimension spirituelle et éthique. Le libéralisme a eu pour but de minimiser au maximum le rôle de l'Etat. Après avoir éliminer l'autorité de la religion chrétienne qui remplissait aussi un rôle moral, la seule entité qui pouvait encore remplir la fonction de garant morale était l'Etat.
La société moderne ne doit pas donner lieu à l'annihilation de toute valeur morale ; aussi la complexité d'une société multiculturelle qui a perdu son centre de référence éthique traditionnel [" éthique normative "]ne doit pas être un prétexte pour que chacun élabore ses propres principes de conduite menant ainsi au relativisme moral qui se solde dans un vide de sens. Les différentes communautés de foi et de conviction ont à œuvrer ensemble pour développer des valeurs communes permettant l'édification de sociétés meilleurs. Il est question aujourd'hui de réhabiliter un rôle social des religions. Ces grandes institutions ont un rôle public à accomplir. Il est urgent aujourd'hui de développer la dimension spirituelle de l'homme. Pour ce faire les religions pourraient davantage se préoccuper de leur rôle social que dogmatique. On ne change pas l'homme par décret mais par l'éducation. Seule une longue pédagogie peut permettre aux gens de la base d'atteindre plus de dignité.
L'assemblée de tous les évêques du monde réuni par Jean XXIII pour répondre aux questions nouvelles qui se posaient à l'Eglise après la décolonisation était une initiative remarquable. Historiquement parlant, le concile Vatican II fut, une étape décisive sur le long et difficile chemin du dialogue entre l'Eglise catholique et le monde musulman. Le 28 octobre 1965, le pape Paul VI promulgua la déclaration " Nostra Aetate " que les évêques du monde entier avaient approuvé par 1763 voix contre 242. Ce texte est trop peu connu. Je vous le lis :


M.J. - La transmission du Coran s'est faite sur une période de vingt trois années. Le Messager a été mis dans des situations et des contextes très divers les uns des autres.
La démarche est bien plus subtile que celle qui consisterait en une sélection de versets " présentables ", " tolérables " ou en occultant ceux qui seraient " gênants " pour la circonstance. Il s'agit de prendre chaque fois en compte les raisons de la révélation/ circonstances et leurs interprétations. Celles-ci, peuvent effectivement nous orienter dans des directions très différentes. Mais cette attitude est aussi présente dans les autres religions et selon les lectures qui en seront faites, nos relations pencheront vers le respect et l'échange ou s'abîmeront dans le rejet et l'exclusion.
Je ne cherche jamais à embellir les propos de l'islam dans le cadre de nos rencontres inter-religieuses. Il est impératif d'avoir un franc parlé sans faire le silence sur nos divergences. Dans le cas contraire, je serais imbriqué dans une démarche hypocrite et surtout je perdrais mon temps et mon énergie qui me sont comptés. L'intégrité intellectuelle doit être de mise.
" À vous votre religion, et à moi ma religion " relève du dogme et de la croyance mais elle n'empêche nullement, à mon sens, d'avoir des échanges concernant les défis nouveaux qui nous concernent tous.


M.J. - Malheureusement, depuis l'aube de ce que nous appelons l'humanité, les sagesses et les paroles n'ont jamais empêché quiconque de commettre des crimes.
Il faut éviter que le dialogue se retourne en monologue, qu'il se travestisse en déclarations d'intentions faites pour se donner bonne conscience entre hommes -et il y a de plus en plus de femmes- de lettres cultivés. Mais pour passer du domaine de la pensée à l'action, il faut une idéologie du dialogue et une armature juridique qu'il n'a pas.
L'Islam s'adresse à l'homme en toutes ses dimensions : l'homme dans la nature, l'homme comme individu, bref, l'homme à qui " Dieu a enseigné tous les noms ", càd toutes choses. Le lien qui unit la loi religieuse à l'invisible et à l'abstrait ne la rend pas irréaliste comme peuvent l'affirmer les tenants d'une idéologie matérialiste; au contraire, l'Islam est plus pratique, plus rationnel et plus réaliste qu'il n'y paraît.
L'idéologie se contente de l'expérience particulière vécue hic et nunc tandis que la religion prend en compte des temps immémoriaux et indique "l'au-delà" après l'avènement du Jour Dernier. L'idéologie part de la spontanéité de l'instinct, tandis que la religion de la raison et de la sagesse. L'idéologie part de l'animalité de l'homme en cherchant à réguler son humanité tandis que la religion part de l'humanité de l'homme et s'efforce d'en réguler l'animalité. L'idéologie tire son fondement dans des expériences particulières qu'elle tend ensuite à universaliser, la religion parle d'un point de vue global, abstrait qui ne demande qu'à s'incarner dans un corps de chaire et de sang, à animer l'être de chacun.
Les religions abrahamiques sont au fondement de civilisations traditionnelles et postulent l'existence d'un principe qui leur est supérieur. Les idéologies humaines, telles le communisme, le capitalisme ne reconnaissent aucun principe supérieur transcendant l'homme. Ces dernières ne sont pas pour autant plus humanistes que les premières. Si l'on veut se rappeler les préceptes islamiques affirmant que " celui qui se connaît, connaît son créateur " on trouvera davantage d'humanisme que dans un système prétendument auto-régulé par le marché ou l'idéologie du sacrifice pour la patrie, dans lequel l'homme a été matérialisé, quantifié ou idéalisé au point de le privé de sa liberté et de son individualité.

2.- dialogue intra-religieux

M.J. - Les communautés religieuses et les associations laïques ont au moins un problème commun : celui du radicalisme à l'intérieur de leur " rang ". A l 'intérieur de chacune de nos traditions, familles religieuses et humanistes il y a souvent des pratiques, des comportements, des façons de faire et d'être qui posent problème. Pensez aux dérives dites intégristes ainsi qu'aux pratiques de formes nouvelles telles que les expériences d'occultisme pseudo-scientifique. Il nous incombe à tous d'y réagir ensemble, car ni vous ni moi ni personne ne peut dialoguer avec quelqu'un qui tout appel à la sagesse ou à la raison des explications scientifiques dans le cas de certaines expériences d'occultisme. Il nous faudra tous ensemble réfléchir pour présenter ou proposer des alternatives à ce sentiment moderne d'une vacuité du sens.
C'est pourquoi, avant d'élaborer un dialogue interreligieux constructif, il est nécessaire que les musulmans aient le courage et la lucidité de prendre en charge, compte leur propre intracommunautaire.
Existe-t-il le dialogue intracommunautaire?
M.J. - Il émerge frileusement, discrètement Les musulmans se parlent beaucoup mais n'abordent que rarement les problèmes fondamentaux. En tout cas ils n'apparaîssent pas sur des supports écrits. Tant qu'il n'y aura dialogue intracommunautaire, de confrontation d'idées, on ne suscitera pas de débat.
Comment peut-il y avoir débat?
M.J. - Pour qu'il ait débat il faut que des avis sinon contradictoires du moins divergeants surgissent. Or, des personnes adhèrant à une même religion, ne vivent cependant pas leur foi et leur tradition religieuse de la même façon; et s'ils se réfèrent aux mêmes textes -qualifiés d'immuables- cela ne veut pas toujours dire qu'ils portent le même regard. Il y a les points vue littéraliste, mystique, réformiste voire moderniste.
C'est tout un programme
M.J. - En effet, et ce n'est pas le plus aisé. Les critiques sont plus dures et parfois mieux argumentées puisqu'elles surgissent de l'intérieur. C'est aussi celles qui font le plus réfléchir. Mais c'est aussi celles qui peuvent être les plus douloureuses, les plus désagréables, les plus dérangeantes, les plus perturbatrices. A ce titre, le dialogue intra-religieux doit s'astreindre à une éthique de la divergeance à l'intérieur d'une même tradition.
Les musulmans ne constituent pas comme on le dit souvent un bloc monolithique.
M.J. - Loin de là, il existe différentes familles spirituelles qui portent des regards différents sur les textes. Aussi, la vison qu'ils portent sur l'actualité dans laquelle ils vivent est différente.
Il n'y a pourtant aucune raison a priori de reproduire de façon mimétique et automatique les lignes de fracture historiques, nationales, identitaires ou idéologiques traditionnelles ou plus récentes de l'islam, en déconnexion totale avec la réalité que vivent les musulmans français. Notre pays offre l'occasion d'effectuer dans la sérénité un travail de remembrement des différentes mémoires musulmanes et partant, de restitution et de reviviscence du patrimoine riche et multiforme de l'islam. Cela suppose une connaissance réciproque des musulmans entre eux.
Tout en rappelant la nécessité d'une création d'une faculté de théologie musulmane en France
Un conseil représentatif du culte musulman en France va-t-il aider à ce type de démarche?
M.J. - S'il s'agit d'un processus qui privilégie davantage le monopole de personnalités cooptées plus que le processus démocratique ; si ses représentants sont choisit parmi les grands électeurs, la démarche ne recevra pas l'aval de la grande majorité des citoyens français de confession musulmane qui sont tout à fait intégrés, qui ont fait des études poussées, conçoivent de moins en moins ce type de démarche. Dans ce cas, le dialogue intracommunautaire, soumis à une lutte d'influence entre des entités étrangères, s'en trouvera de facto compromis.

Les musulmans peinent à s'exprimer sur leurs divisions internes.
L'islam bénéficie d'une situation singulière : il n'est pas ici de religion d'Etat ni d'Empire. Par conséquent il n'appartient à personne de décréter à son sujet une vérité officielle. Les musulmans bénéficient du privilège de pouvoir débattre de l'islam en toute liberté d'opinion, de conscience et de culte, dans le cadre de l'Etat de droit et des lois démocratiques. A la réflexion, il s'ouvre là des perspectives extraordinaires de dialogue et de recherche, c'est-à-dire d'un ijtihad (effort de réflexion) affranchi de tout impératif politique. C'est ainsi que les musulmans renoueront avec la tradition, dont la relecture montre la richesse des discussions théologiques, éthiques, morales et philosophiques de l'islam classique. On se fera alors une véritable idée de son pluralisme et de sa diversité en matière théologique.

Comment améliorer ce dialogue intracommunautaire ?
Il est absolument nécessaire d'introduire une référence savante qui passe par la création d'une grande faculté de théologie musulmane en France, comme il existe par exemple des facultés catholiques justement renommées.

" O gens du Livre, pourquoi vous disputez -vous au sujet d'Abraham alors que la Thora et l'Evangile ne sont descendus qu'après lui ? Abraham n'était ni juif ni chrétien. Il était entièrement soumis à Dieu et n'était point du nombre des associateurs." (III, 65-67)
Son monothéisme pur et exclusif est devenu la référence dans laquelle s'inscrivent les musulmans.
Il est le premier à avoir utilisé le qualificatif musulman [muslim] au sens de soumis.

Mohammed Jamouchi